Piano Forest, une touche de légèreté

Piano Forest (Piano no Mori)
de Masayuki Kojima
Madhouse, 2007 (France 2009)
d’après le manga de Makoto Isshiki :
Piano no Mori – the perfect world of Kai

Crédits musicaux :
Compositions originales de Keisuke Shinohara
Oeuvres de Bach, Mozart, Beethoven,
Mendelssohn et Chopin
Conseiller artistique et pianiste : Vladimir Ashkenazy – Elèves pianistes : Mariko Nogami et Kentarô Hashimoto
Orchestre Philharmonique Tchèque,
dirigé par Mario Klemens

L’histoire :
Shuei est un garçon de 10 ans, d’un milieu aisé, qui rêve de devenir un pianiste de renommée internationale, comme son père. Pour se rapprocher de sa grand-mère, malade, il doit quitter Tokyo et s’installer avec sa maman dans une petite ville de province, bordée d’une grande et belle forêt. Avec sa cravate, ses cheveux bien peignés et sa passion pour le piano, il est aussitôt l’objet de la curiosité et des moqueries de ses nouveaux camarades de classe. Ceux-ci lui imposent un bizutage : aller au coeur de la forêt, trouver un piano abandonné, que l’on dit hanté, et en jouer. C’est alors qu’un autre garçon de la classe, Kai, enfant d’une famille défavorisée, prend sa défense et lui propose son aide : il affirme que le piano existe, et qu’il lui appartient. Et que lui seul sait en jouer. Shuei et Kai partent en forêt. C’est le début d’une grande amitié, scellée par l’amour de la musique.


Ce que j’en pense :
Piano Forest est un film aussi inspiré que modeste, qui m’a apporté une grande bouffée d’optimisme et de légèreté. Tout en douceur, sans esbrouffe, et d’une facture très classique, le film bénéficie d’une exceptionnelle bande-son, par le choix des oeuvres, la qualité des interprètes et l’inspiration de sa musique originale.

L’histoire, autant l’admettre tout de suite, n’est pas le point fort de Piano Forest. Adapté du manga de Makoto Isshiki Piano no Mori – the perfect world of Kai, que je n’ai pas lu, il rassemble des thèmes ultra classiques et déjà vus cent fois : l’amitié entre deux garçons que tout oppose, le riche et le pauvre, le sage et le garnement ; l’apprentissage de la maturité ; la découverte des sentiments ; la relation au père absent ; le dépassement de soi, etc… La première scène, ressemble beaucoup à celle, déjà vue, du début de Chihiro (le voyage en voiture, le déménagement). Bourré de bons sentiments, et sans originalité dans son scénario de départ, Piano Forest pourrait vite s’avérer une cure d’ennui, si l’intérêt n’était pas soutenu par la délicatesse des situations, sur lesquelles un voile de mystère et de magie n’est jamais totalement levé.

En effet pourquoi, et surtout comment, un piano pourrissant dans une clairière parvient-il à sonner divinement sous les doigts d’un gamin sans éducation? Comment ce gosse des rues parvient-il au niveau artistique que son ami n’a atteint qu’au terme d’années de travail? Les questions restent en suspens, les réponses étant à chercher dans notre propre imagination, stimulée par la musique, et par certaines métaphores aussi drôles que poétiques : je pense à l’apparition des Mozart dans le champ de vision de Kai, ou à la scène nocturne sous le clair de lune, avec des souris comme seul auditoire, etc… Humour enfantin certes, mais universel.

Outre la poésie et la drôlerie de ces scènes, l’histoire st également sauvée par ses personnages.  Bien qu’ils soient tous au départ des archétypes, ils m’ont rapidement séduit par leur vérité, et ce malgré un doublage (français) un peu banal – il faudrait que je le revoie en VOST, probablement.

(Attention aux spoilers)

Shuei n’est pas très intéressant au début. Bien élevé, propre sur lui, il est la caricature du premier de la classe, renfermé et sans aspérités. C’est au contact des autres, notamment de Kai, qu’il va se révéler beaucoup plus complexe et attachant qu’au premier abord. Finalement,  c’est lui qui évolue le plus dans le film – plus que Kai – car il apprend à accepter son destin, imposé par ses parents : devenir un grand pianiste, oui, mais à sa manière, en y mettant de l’amour et de la passion, et de la souffrance, sentiments dont il était dépourvu au départ.

Kei, le véritable héros de Piano Forest, est un enfant pauvre, fils d’une chanteuse de bar divorcée, qui n’a pas le temps de s’occuper de son fils malgré l’amour qu’elle lui porte. Kei vit donc en toute liberté, mais l’absence de contraintes qu’il parvient à éviter – il sèche l’école, il joue dans la forêt – l’ont rendu asocial et inapte à l’apprentissage. Il est seul, n’a pas d’amis, sauf le vieux piano de la forêt. C’est grâce à Shuei, et à Ajino, le professeur de musique, qu’il passera un cap important : admettre que le travail est une composante de la vie, et qu’il permet de progresser, y compris dans sa passion.

Ajino est le plus caricatural des personnages de Piano Forest. Mais lui aussi va évoluer. Ce professeur de musique sombre et misanthrope n’est autre, en fait, qu’un ancien virtuose du piano (quel heureux hasard), victime d’un accident qui lui a fait perdre son talent. Il est le catalyseur dont Kei a besoin pour se révéler à lui-même, Shuei n’étant lui-même pas assez mûr ni sûr de lui pour faire progresser son ami. Ajino, bien sûr, est le véritable propriétaire du piano abandonné de la forêt (on le sait assez tôt dans l’histoire, c’est la plus grosse ficelle de l’intrigue). Kei s’étant approprié le piano d’Ajino, cet héritage devient le symbole de leur relation filiale.

Parmi les personnages secondaires intéressants, il faut citer la jolie Takako, jeune pianiste candidate au concours (qui occupe le dernier tiers du film), et dont le rôle est bien plus important qu’il n’y paraît. Tenaillée par la peur de l’échec, elle trouvera en Kai un soutien inattendu, les conseils de ce dernier étant à l’origine de la scène musicale la plus surprenante qu’il m’ait été donné de voir ! Ou comment l’humour décalé peut transfigurer totalement une interprétation de Mozart.


L’animation et la musique
Au premier abord, j’ai trouvé le dessin et l’animation plutôt ternes. C’est honnêtement fait, sans plus, et je ne m’attendais pas à passer un aussi bon moment en regardant ce film. En toute honnêteté, c’est la curiosité du newbie et la passion de la musique qui m’ont fait passer outre. Et finalement, l’attente a été récompensée. D’ailleurs, c’est au cours des scènes musicales que la réalisation montre tout le soin dont elle a été l’objet.

Souvent, dans les anime, les scènes musicales sont surjouées, les musiciens prenant des poses invraisemblables (genre je suis super inspiré, là, vous voyez). Ici, justesse, vérité et sobriété prennent le pas, grâce probablement aux conseils artistiques avisés de Vladimir Ashkenazy, pianiste de renom et chef d’orchestre de dimension internationale, un des plus grands musiciens d’aujourd’hui (et ce depuis plus de cinquante ans de carrière!). C’est lui qui « joue » Ajino et Kai, mais j’y reviendrai plus bas. Ce que je veux dire, c’est que je vous assure que les poses, les attitudes et même les doigtés des scènes pianistiques sont époustouflantes de réalisme.  Il en ressort l’impression rare que les personnages ne miment pas le piano, mais sont réellement des pianistes. C’est en cela que Madhouse fait preuve, ici, d’un formidable savoir-faire pour retranscrire en cellulos l’exactitude des interprétations. Les notes que l’on  entend sont vraiment celles des touches que les doigts jouent. A noter que le réalisateur Mayazuki Kojima a notamment, à son actif, Master Keaton, et Monster.

Ceci étant dit, ce n’est plus une surprise si je vous affirme que musicalement, Piano Forest est une réussite absolue. Je dois souligner que cet aspect est d’autant plus important qu’il n’y a besoin, à mon sens, d’aucune connaissance musicale préalable pour apprécier ce film.

Kai, Shuei, Ajito et Takako ont chacun leur pianiste interprète attitré. Comme je l’ai dit plus haut, c’est le grand Vladimir Ashkenazy qui joue Kai et Ajito. Ashkenazy ne se contente pas de jouer du piano. Il dit que dans ce projet, il s’est réellement identifié aux personnages, et a tenté non seulement de rendre la vérité des oeuvres de Mozart ou de Chopin, mais aussi celle des personnages, en adaptant son jeu et son inspiration aux personnalités respectives de Kai et d’Ajino. Embarquer un tel musicien, qui n’a plus rien à prouver, dans ce projet, était en soi un gage de réussite. Mais l’autre idée géniale a été de confier le jeu de Shuei et de Takako, plus conventionnel, moins hors-normes, non à des professionnels, mais à deux authentiques jeunes élèves pianistes de conservatoire, respectivement Kentaro Ushimoto (dans le rôle de Shuei), et Mariko Nogami (dans le rôle de Takiko). Ce parti-pris artistique renforce la vérité de leurs personnages. J’ignore tout de ces deux jeunes pianistes, mais leur jeu est à la fois magnifiquement juste, et en retrait de la dimension supérieure que peut atteindre Askenazy.

Le choix et la qualité des interprètes n’aurait pas tant d’importance, si ce n’était pas dans le cadre d’un projet artistique simple et clair : montrer au jeune public, à travers l’histoire de Kai et de Shuei, que la musique classique n’a rien d’austère ni de rebutant, et qu’au contraire, elle est source de joie et de plaisir (Kai le dit tout au long du film : « le piano pour moi c’est un jeu. Franchement, tu ne fais pas ça pour t’amuser?« ). L’opposition de styles et d’approches entre Kai et Shuei est un moyen de faire passer le message : la musique est donc un jeu, et l’apprentissage (donc le travail) un moyen de doubler le plaisir. La scène révélatrice, c’est lorsque Kai, qui refusait alors toute idée de prendre des leçons, vient vers Ajino pour apprendre à jouer un morceau de Chopin (la valse dite « du petit chien »), qui lui échappe par sa difficulté. Mais en retour, Kai montre à Shuei que sans plaisir, sans liberté, le travail ne mène à rien (la scène, magistrale, où il joue Mozart « à sa manière », complètement free).

Quelques mots, pour finir, sur la musique elle-même.

Elle est de deux sources : d’une part, les oeuvres de compositeurs classiques, Bach, Mozart, Beethoven, Mendelssohn et Chopin ; d’autre part, une bande originale composée par Keisuke Shinohara. Celle-ci est une totale réussite, parvenant à s’intégrer au film sans déparer face à celle des illustres compositeurs. Tout d’abord, Shinohara a composé un thème principal (le piano de la forêt) qui se différencie, par son inspiration, des compositeurs ci-dessus, presque tous remontant à plus de deux cent ans. Cette musique s’inspire, au contraire, de celle de Ravel, et surtout de celle de Debussy, par son impressionisme, et ses couleurs naturalistes. Elle bénéficie, ensuite, de l’interprétation d’Askenazy, et dans ses passage orchestraux, du Philharmonique Tchèque, un des meilleurs orchestres au monde, qui a l’habitude de l’anime nippon, ayant déjà joué sur Macross, Jin-Roh, et des suites symphoniques tirées des films Ghibli, comme Princesse Mononoke.

La bande-son de Piano Forest s’avère, enfin, un excellent guide pour (re-)découvrir certains tubes de la musique classique, puisqu’on y entend :

- Bach : Final du Concerto italien

(par Rudolf Serkin, 1950)

- Beethoven :  Lettre à Elise

(par Arthur Schnabel, 1938)

- Chopin : Valse n°6 dite « Valse du petit chien » ou « valse-minute »

(Par Dinu Lipatti, 1950)

- Chopin : Final de la Sonate pour piano n°3 en si mineur

(Par Dinu Lipatti, 1950)

- Mendelssohn : le début de la « marche nuptiale », extraite du Songe d’une Nuit d’Eté

(ici version pour orchestre, par le New York Philhamonic, dir. Geroge Szell, 1950)

- Mozart : 1er et 3ème mouvements de la Sonate pour piano K.310


(Par Dinu Lipatti, 1950)

(Conformément à mon habitude, les extraits que je vous propose sont d’autres interprétations, mais libres de droits)


Conclusion :

Piano Forest, sans être un chef d’oeuvre, est un chouette film tous publics, que je recommande sincèrement, pour sa qualité musicale avant tout, l’histoire (conventionnelle) et les personnages (attachants) étant entièrement à son service. Le voyage mérite vraiment d’être fait, et passé les premiers kilomètres, un peu banals, on arrive à de nouveaux paysages, sublimement colorés, qui ne demandent qu’à être admirés, encore et encore. Une très belle découverte.

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3 Responses to Piano Forest, une touche de légèreté

  1. Mackie says:

    Je vous mets le lien vers le trailer japonais – il est meilleur que le français, mais dévoile certains détails qu’il vaut peut-être mieux découvrir dans le film… à mon avis.
    http://www.youtube.com/watch?v=PKTH9IhMaCY

  2. Vins says:

    Chouette article. J’avais prévu de le voir depuis quelques temps et je pense que je vais m’y mettre sous peu du coup. Bon j’y connais pas grand-chose en terme de musique classique mais le thème de la musique et la façon dont c’est traité, ça me donne bien envie. Et puis je suis assez friand d’animes avec de bonnes BO en général. :)

  3. Pingback: Musique classique et anime : un accord presque parfait | Les chroniques d'un newbie

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