Ludwig B. & Osamu T.

Ludwig B,
d’Osamu Tezuka,

1987-1989 – Asuka, 2006-2007, 2 volumes.

Fan de mangas et de musique classique, et admirateur d’Osamu Tezuka, je ne pouvais pas passer à côté de ce manga : Ludwig B., ou la biographie romancée de Beethoven par Tezuka.

1989 : Osamu Tezuka meurt d’un cancer. Dans sa chambre d’hôpital, il travaillait encore sur plusieurs projets à la fois, dont un énorme : la biographie de Beethoven, en au moins 10 volumes. Pourquoi Beethoven? En dehors du simple fait que c’était son compositeur préféré, et qu’il aimait se passer des disques de ses oeuvres pendant qu’il dessinait, la vie et le destin de Beethoven avait tout pour fasciner Tezuka : le mangaka se reconnaissait dans la destinée du compositeur, créateur fécond, grand travailleur, modelant sans cesse une oeuvre destinée à l’humanité toute entière, tel Prométhée auquel tous deux – Tezuka comme Beethoven – se sont identifiés. Tezuka voyait sa nouvelle biographie comme une suite de sa « Vie de Bouddha« . Beethoven et Bouddha, mais aussi Walt Disney, tels étaient les modèles du mangaka.

Tezuka s’exprime même par la bouche de Beethoven, comme le montre ce dialogue parodique, dans une auberge, entre Beethoven et Liebig, un musicien :

[Liebig] : « De tels génies sont rares… » [Beethoven] : Ils existent : Prenez ceux qui publient dans Comic Tom : Hoshino Yukinori, Moroboshi Daijiro, Minamoto Taro, etc… Ils jouent avec succès de leur personnalité ! »  [Liebig] :  « Mais vous parlez de mangas, là… »   [Beethoven] :  « Et alors ! Musique et mangas, même combat! »

Mais de ce projet ambitieux, finalement seuls deux volumes paraîtront. Ils racontent la jeunesse de Beethoven, de sa naissance en 1770 à Bonn, à son premier séjour à Vienne, en 1792-1793, alors qu’il se perfectionne en recevant l’enseignement du grand compositeur Joseph Haydn. Les dernières pages du deuxième tome le voient en train de jeter sur le piano les premières notes de sa future sonate « Clair de Lune ».

Parallèlement, Tezuka développe une intrigue totalement fictive, fidèlement à son habitude – déjà éprouvée lors de sa biographie de Bouddha. Il s’agit de l’histoire de Franz Kreuzstein, jeune aristocrate autrichien que le destin amène à haïr Beethoven. Tout au long des deux tomes, Kreuztein croise à plusieurs reprises la destinée de Beethoven, et dans une bagarre, le frappe sur l’oreille, ce qui déclenche les douleurs qui amèneront le compositeur vers la surdité. Bien que cet épisode soit parfaitement imaginaire, il pose les bases d’une intrigue typiquement Tezukienne, que l’on trouve déjà dans « L’Histoire des trois Adolf » : raconter plusieurs destins en parallèles, pour montrer à quel point nos vies influent sur celles des autres, et comment nos actes peuvent être lourds de conséquences. De là, naît une philosophie humaniste de la vie : aime ton prochain, sinon tu peux causer le mal le plus terrible sans même le vouloir.

Le résultat, ce manga inachevé, est à la fois merveilleux et incroyablement frustrant.

Merveilleux, car j’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez Tezuka, à son meilleur : un mélange unique d’humour, de philosophie, d’action, de tendresse, et des personnages d’un charisme sans égal. En plus, Ludwig B. aurait bien pu devenir l’oeuvre la plus originale de toute l’oeuvre de Tezuka : non content de démontrer son brio dans l’art de la biographie romancée, il se permet des audaces graphiques et narratives d’une invraisemblable inventivité, comme le passage où Franz et Ludwig discutent, en fin de tome deux, et qui est mis en page comme un story-board de film, les bords des cases étant dessinées comme de la pellicule cinématographique… Le cinéma, une référence d’ailleurs très présente, une fois de plus avec Tezuka : impossible de ne pas songer au film Amadeus, de Milos Forman, autant dans la manière de prendre des libertés avec la vérité historique, que dans des détails, dont la couverture du tome 1.

Frustrant, car il est vain d’essayer d’imaginer ce qu’aurait pu être l’oeuvre achevée… Moi qui suis, comme l’auteur, un admirateur inconditionnel de Beethoven, je ne peux que rêver aux scènes qui auraient dépeint le compositeur en train de concevoir les grandes symphonies (la 5ème, dite du « Destin », la 6ème, dite « Pastorale », la 9ème, « Chorale’)… Sans parler des grandes sonates, de Fidelio, de la Missa Solemnis, du concerto pour piano « L’Empereur »…

Rêver aussi, à ce qu’aurait été le destin de ce jeune personnage de fiction, Franz Kreuztein, qu’on imagine soldat dans les guerres Napoléoniennes, à Austerlitz, à Waterloo… Osamu Tezuka tenait son « Guerre et Paix », mais il n’en aura pas été ainsi…

 Je vous recommande toutefois le plus chaleureusement du monde de lire ce manga, car même inachevé, il apporte son lot de sourires (l’humour, toujours très présent), de rêverie et de réflexion. Du pur Tezuka. Sa symphonie inachevée.

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8 Responses to Ludwig B. & Osamu T.

  1. K66 says:

    Eh bien après Phoenix, Buddha et MW je sais quelle sera la prochaine oeuvre du grand maître que je vais lire. Merci de m’avoir fait découvrir ça.

    • Mackie says:

      Je n’ai pas encore lu MW… mais si tu as aimé la vie de Bouddha, tu aimeras Ludwig B ! C’est inachevé, mais cela constitue quand même un tout cohérent, et correctement édité (quoique je n’aime pas tellement ce trop petit format…)

  2. Ffenril says:

    « édition française : 2066-2007, Asuka, 2 volumes. » Waaah un manga qui a traversé le temps !
    (Sinon ça a l’air intéressant tout ça, je penserai à les lire ~)

  3. Gemini says:

    Concernant cette oeuvre, je me montrerai moins enthousiaste… J’ai trouvé le premier volume bancale, comme si Osamu Tezuka lui-même ne savait pas trop où il allait. Le second volume rattrape un peu le coup – j’ai apprécié les passages avec Frantz, alors que le personnage lui-même me déplait – mais le fait qu’il soit inachevé lui porte un coup fatal. A cause de ça, j’ai tendance à déconseiller ce manga, d’autant plus qu’il a écrit de grandes réussites qui méritent infiniment plus l’intérêt des lecteurs.

  4. darkjuju says:

    Grand Fan de Tezuka, ton article ma donné envie de le lire. (raaaah pourquoi le temps n’est pas modulable lol).

    Mais avant je vais m’attaquer a Phenix.

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