House of Five Leaves : Le corbeau et le ronin

House of Five Leaves
(Sarai-ya Goyô)

de Tomomi Mochizuki
d’après Natsume Ono
Studio Manglobe, 2010
12 épisodes

L’histoire :
Masa est un raté. Tout le monde le dit et lui-même en est persuadé. Ayant fui sa famille et sa campagne où il était samouraï, il est devenu un ronin, traînant ses sabres et sa misère dans les rues d’Edo, sans parvenir à trouver un emploi stable. Son problème : il n’aime pas se battre, et encore moins s’il y a des gens qui le regardent. A sa timidité maladive s’ajoute sa naïveté, sa maladresse et son incapacité à tenir sa langue. L’histoire commence, alors que Masa s’est une fois de plus fait renvoyer d’un job de garde du corps. Désespéré, il provoque accidentellement une rixe où d’autres ronins le provoquent en duel dans la rue. Incapable de réagir, il est sauvé par l’intervention d’un inconnu, Yaichi, qui l’engage aussitôt à son service.

Oui mais voilà : Yaichi est un yakuza, qui sous couvert d’une respectable auberge nommée Sarai-ya Goyô, dirige une bande spécialisée dans les enlèvements crapuleux… Masa se retrouve coincé : d’un côté, son code de l’honneur lui interdit de travailler comme porte-sabre pour des bandits ; mais d’un autre côté, il sait bien que c’est sa dernière chance, personne d’autre ne voudra l’engager… Et il a besoin d’argent. Et à bien y regarder, les choses ne sont pas si tranchées : les membres de la bande des Goyô l’accueillent avec sympathie, tel qu’il est, sans lui poser de questions. Surtout, il est fasciné par la personnalité insaisissable du charismatique Yaichi, qui a tout du mauvais garçon, sensuel et manipulateur, et qui ne baisse jamais la garde. Quel est donc son secret?

Ce que j’en pense :
Plusieurs personnes m’en avaient dit du bien. Aussi, quand j’ai trouvé ce coffret dans un bac de solderie, à même pas 4 €, j’ai eu la sensation de faire l’affaire du mois. En plus l’objet est joli, sous forme de livre vernissé, jugez-vous-mêmes. Les douze épisodes (durée : 21 mn chaque) passent vite, trois soirées m’ont suffi pour tout visionner. Surtout qu’à mesure qu’ils défilaient, j’ai senti monter l’envie de connaître la suite. Alors une mise au point quand même : pour éviter tout malentendu, bien que cela se passe à Edo et à une époque indéterminée (on dira  le 18ème siècle?), et bien que le personnage principal, Masanosuke, soit un samouraï, non, House of Five Leaves n’est pas une histoire de sabre. J’ai lu plusieurs critiques sévères qui lui reprochaient un manque quasi total de combats. Bah oui, les gars, c’est exprès, c’est même çà qui fait son charme.

Mais c’est quoi cet anime, alors? Je dirais que c’est un portrait de groupe, où l’essentiel se situe dans les relations entre les personnages à travers leur évolution psychologique ; c’est aussi une chronique réaliste d’une époque révolue, reconstituant les coutumes, les relations sociales, les modes de vies de différentes catégories. Concernant ce point précis, pour moi, la réussite est totale : j’ai l’impression d’en avoir beaucoup plus appris sur l’époque d’Edo en regardant 12 épisodes de cet anime qu’en ayant lu des pages et des pages de livres d’histoire. Le soin apporté aux décors, sublimes, aux gestes et aux attitudes, crédibles, m’a ravi à chaque instant, que ce soit sur le plan esthétique ou historique. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais j’avais vraiment la sensation d’une profondeur de champ, l’impression que l’action ne se limitait pas qu’au cadre. Qu’il y avait de la vie derrière le cellulo, si j’ose dire. Et qu’on pourrait aller se promener dans ces rues.

Et pourtant, le design de House of Five Leaves est tellement particulier que ce n’était pas gagné d’avance. D’abord il y a les personnages, avec des caractéristiques communes : grands yeux ronds et globuleux, longs nez pointus, mentons carrés et bouches largement fendues, sans parler des costumes masculins qui leur donne à peu près tous la même allure, c’est assez particulier. Dis comme ça, j’ai bien conscience de ne pas vous donner envie. Mais si on considère que les anime comme les mangas ont toujours des conventions graphiques pour caractériser les personnages, ce n’est pas plus laid ni plus beau ni plus cliché que les habituels yeux miroirs et petits nez retroussés. Et puis je m’y suis vite fait, ne faisant plus attention. Car ensuite il y avait l’autre particularité graphique : les décors.

Alors là, je n’en ai rarement vus qui m’ont autant impressionné, par leur beauté plastique et par leur réalisme. L’utilisation de la palette graphique pour rendre les textures (notamment le bois) est à la fois discrète et omniprésente. On pourrait même en toucher du doigt le grain. Les lumières sont rendues avec un soin maniaque de réalisme, créant des effets de clair obscur avec les étoffes ou avec les panneaux de papier huilé, à partir d’une simple bougie ou d’un rayon de soleil. Idem pour les fluides : le thé dans la tasse, la fumée d’une pipe, les flocons de neige… Et pour la nature : forêts de bambous, chemins de campagne, et bien entendu, érables à l’automne… C’est d’autant plus bluffant que ce réalisme s’appuie sur une stylisation de nombreuses formes, comme si le moins était capable de restituer le plus…

Mais ce que j’ai préféré, dans House of Five Leaves, ce sont les personnages. Comme je le disais plus haut, c’est à un portrait de groupe que nous convie l’anime, et chaque personnage, même secondaire (plusieurs font leur apparition en fin de série, et d’autres ne sont présents que pour quelques scènes), possède une vérité qui lui est propre. Ils existent tous, à part entière. Et au premier rang d’entre eux, les membres du gang méritent chacun une présentation à part.

Akitsu Masanosuke, dit Masa, c’est le personnage principal. C’est lui que nous suivons, c’est à travers lui que nous découvrons les autres. Et c’est un cas. En principe c’est un samouraï, il devrait donc être fier, viril, sûr de lui, sauf qu’il est timide, trouillard, maladroit, et pour tout dire, dépressif. Ok, il est super bon au sabre ; les rares fois où il doit le sortir du fourreau, il justifie son salaire. Mais ça lui arrive si rarement, et pour le reste, il cumule tant de défauts que ça en devient touchant. Cependant Masa, malgré tous ses défauts, possède un don dont il n’a pas conscience : il a le coeur gros comme ça et une bonne tête de chien battu qui lui attire l’amitié des hommes, et la tendresse les femmes (mais ça il ne s’en rend pas compte). Un genre de François Perrin du temps des samouraïs… Comment il va évoluer au contact des autres, est un des principaux enjeux de l’intrigue.

Yaichi, alias Ichi, est le second personnage principal. C’est le chef des Goyô, sans que l’on comprenne ses motivations. Gagner de l’argent facile? Se la couler douce? C’est ce qu’il prétend… Ses longs cheveux blancs, ses yeux bleus perpétuellement mi-clos, son attitude nonchalante lui donnent mauvais genre, mais aussi une sorte de grâce qui ne cadre pas avec son statut de mauvais garçon. Il possède aussi des qualités de générosité inattendues pour un yakuza : il est étonnamment patient et compréhensif envers Masa, dont il fait la mascotte de la bande, malgré l’incompétence de ce dernier. Leur relation, alliance des contraires, est d’ailleurs l’autre moteur de l’histoire.

O-Take est la geisha de l’auberge. Sans que l’on sache encore pourquoi, elle a une grande admiration pour Yaichi, et se conduit vis-à-vis des autres membres comme une grande soeur, ou comme une confidente, ou encore comme une maman pour la petite O-Kinu. Plus toute jeune, elle est toujours belle et coquette. Parfois, mélancolique, elle se laisse aller à la boisson. Expérimentée et indépendante, elle tient à sa liberté plus que tout.

Umezu, alias Ume, c’est le pilier solide sur lequel repose la bande. Son rôle de patron de l’auberge, mais surtout de père d’O-Kinu, dont la mère est morte, lui donnent le sens des responsabilités et une solide échelle de valeurs. Taiseux, parfois colérique, il n’aime pas le laisser-aller et se méfie au début de Masa, dont il n’apprécie pas la mollesse et l’indécision. Mais peu à peu, il va s’habituer, et même l’apprécier. Ume est très amoureux et jaloux d’O-Take, mais il n’ose pas lui dire.

O-Kinu, quatorze ans, aide son père à l’auberge, en cuisine et au service des clients. Tout le monde a un faible pour elle, son sourire et sa bonne humeur. Elle sait que son père est un bandit, mais ça ne la dérange pas, parce que chez les Goyô, elle trouve que tout le monde est gentil. Elle est une des premières à adopter Masa, qui rougit en sa présence.

Matsukichi, alias Matsu, est un ancien voleur aux nombreux talents, spécialiste des missions de filature et de cambriolage. Yaichi l’envoie souvent en mission de repérage. C’est un solitaire, dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il exerce en ville le métier d’orfèvre, vendant des bijoux et des épingles à cheveux qu’il fabrique lui-même. Réservé, mais têtu, il va au bout de ses missions, jusqu’à prendre des risques inconsidérés.

Plusieurs autres personnages font leur apparition au cours des épisodes ; les présenter serait révéler des aspects importants de l’intrigue. Il faut quand même citer l’énigmatique Yagi, samouraï de haute stature que Masa croise à plusieurs reprises, avant de découvrir qui il est vraiment. Calme et imposant, il inspire la sympathie, et semble toujours là où Masa a le plus besoin d’aide. Lui aussi se révèlera très vite bien plus complexe qu’il n’y paraît. Et puis il y a le vieux Souji, dit le « Bouddha », envers qui Ume a des sentiments quasi filiaux. Au début sa maison de campagne sert juste de « base arrière » pour les missions de kidnapping des Goyô ; lorsque Ume lui rend visite, accompagné par Masa, ils devisent paisiblement, de manière philosophique, sur la vie, le temps qui passe, etc. Mais  malgré son allure de brave papi inoffensif parvenu à l’âge de la sagesse, il faut se méfier de l’eau qui dort…

Si, au début, le rythme de l’intrigue paraît lent, voire contemplatif, il faut accepter de se laisser porter, et les évènements finissent par s’enchaîner pour lentement parvenir à un climax qui, de mémoire de newbie, est un des plus poignants qu’il m’ait été donné de voir. Oh, il ne faut pas s’attendre à des retournements de situation, ni à des révélations fracassantes : les indices sont semés progressivement, voire dès le premier épisode, et le dénouement arrive avec logique, réalisme et naturel. Il y a bien quelques flash-back,  mais les ressorts de l’intrigue reposent principalement sur les relations entre les protagonistes, non sur des scoops invraisemblables. Ce qui doit arriver, arrivera. Ou pas, selon les décisions des uns et des autres. Quant aux explications finales, que je ne peux aborder ici, elles montrent toute l’absurdité du système féodal, basé sur l’héritage et la transmission du rang de noblesse – système qui peut broyer les individus. Mais j’en ai déjà trop dit. De tout cela, il m’est resté une impression générale de mélancolie, de fatalisme et d’humanité, et grâce à ses atmosphères si bien rendues, House of Five Leaves restera longtemps pour moi comme un des plus beaux anime que j’ai vus.

Pour finir, un bémol, tout de même : si l’opening est très joli, dans un style d’estampe , avec ses couleurs sépia (voir ci-dessus) et sa musique pop un peu incongrue, mais plaisante, j’ai trouvé en revanche l’ending particulièrement cheap, sinon complètement raté. dommage, ça casse un peu l’ambiance en fin d’épisode.

Désolé pour le titre de ce billet, je sais il est affligeant, et en plus, il ne veut rien dire (mais si, Yaichi c’est le corbeau, parce qu’il fait chanter les gens, pis Masa c’est le ronin, et euh, bon, tant pis).
Un autre avis sur Sarai-ya Goyô : Souvenirs à venir (Katzina)

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7 Responses to House of Five Leaves : Le corbeau et le ronin

  1. Natth says:

    Pour ma part, c’est surtout le manga qui m’a passionnée. Il m’a permis de découvrir Natsume Ono, auteure de seinen quasi-invendable en France malheureusement. Cependant, il est possible de se tourner vers ses mangas publiés aux Etats-Unis. J’avais ouvert un topic sur Mangaverse à ce sujet. Mais je ne crois pas que ce soit moi qui y ai posté le plus ^^ :
    http://www.forum-mangaverse.net/viewtopic.php?t=6465

    • Mackie says:

      Intéressant ce topic, en fait je ne m’étais pas trop penché sur la biblio d’Ono. Le problème est qu’en France, son style doit être trop « indé » pour les lecteurs de manga, et trop manga pour les lecteurs de « nouvelle bédé » (genre l’association et tutti quanti).
      bref, le cul entre deux chaises.
      un peu comme Atsushi Kaneko (Soil, Bambi).

  2. Tama says:

    C’est parce que c’est issu d’un manga de Natsume Ono que j’ai regardé cette série qui est d’ailleurs plus proche de son trait original que l’anime de ristorante paradisio.
    Son design peut rebuter car il peut sembler brouillon, mais j’aime sa façon d’aborder ses personnages et la vie en général avec calme et tranquillité sans pour autant que tout soit simple.
    Goyo m’a plus autant au niveau de l’histoire que de la réalisation, j’ai surtout eu un faible pour la musique. Et c’est justement parce que c’est relativement calme et que ça sort du sentier connu des combats glorieux au sabre que le charme opère (en tout les cas sur moi). C’est vrai l’ending avec son cube en 3D est assez spécial, j’étais pas non plus très fan…

  3. Katzina says:

    On ne peut jamais jurer de rien, mais si on m’avait demandé à qui cet anime pouvait vraiment plaire, je pense que je t’aurais mis dans la liste, et tu confirmes que j’aurais eu raison pour cette fois ^^.
    Pour ma part, si je n’avais pas déjà un stock conséquent de manga que je n’ai pas encore lus (et que je ne suis pas prête de lire car je ne les ai pas mis dans ma valise -_-), j’aurais déjà craqué pour les manga d’Ono Natsume disponibles en France !
    Comme d’habitude, tu nous livres un bel article complet et c’est un plaisir de te lire. Bravo et merci pour le lien ! :)

  4. inico says:

    J’avais adoré aussi lors de la diffusion cette série.
    Par contre, je n’avais pas spécialement prêté attention à l’époque à la richesse de l’arrière plan et des décors. Je ne sais de quel support tu as bénéficié pour le regardé, mais je suppose que ce doit être mieux que mon misérable 24 pouces ^^.
    Du coup tu me donnes furieusement envie de le revoir.
    J’avais surtout apprécié l’atmosphère nonchalante qui s’en dégageait, une espèce de nostalgie qui recouvre le voile d’un passé secret douloureux. Pour exploser en douceur sur la fin.
    Dans la même veine, mais avec un style graphique différent, peut-être connais-tu Le Samouraï Bambou de Taiyo Matsumoto (aussi auteur de Amer Beton) ?

  5. inico says:

    Re
    Aïe, pas de bouton « edit »… Pardon pour lé phot d’aurtografe >_<

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