Furuya, la Musique de Marie : welcome to the machine

La musique de Marie
(Marie no kanaderu ongaku)

d’Usamaru Furuya
Gentôsha, 2001
Casterman/Sakka, 2004-2005
Série terminée en 2 volumes

L’histoire :
Dans le monde insulaire de Pyrite, la paix, l’harmonie et l’optimisme règnent. Chacun a sa place, respecte celle d’autrui et participe au renforcement des liens au sein de la communauté. Kai, aux nombreux talents, et la jolie Phiphy, notamment, sont deux jeunes de Pyrite que tout le monde admire et apprécie ; nul doute que le jour de son anniversaire, Phiphy va déclarer publiquement sa flamme à Kai. Mais derrière les apparences, trop idéales, beaucoup de questions restent réponses. Pourquoi Kai est-il si différent? Pourquoi les machines refusent-elles de fonctionner, dès qu’elles deviennent trop perfectionnées? Que signifie réellement le culte de Marie, la déesse de Pyrite? Et d’où vient sa musique, que Kai est le seul à pouvoir entendre?

Ce que j’en pense :
C’est le troisième titre que je lis d’Usumaru Furuya, après Tokyo Magnitude 8 (juste commencé) et Le cercle du suicide, et c’est de loin celui qui m’a le plus séduit. Et le plus fort, c’est qu’en comparant les trois, il est difficile de croire qu’ils sont du même auteur, tant ils diffèrent sur presque tous les points : le style de dessin, le sujet, le ton, l’atmosphère, le point de vue, le rythme, la mise en scène…

Cette fois, pas d’ambiance glauque ni de violente catastrophe. La Musique de Marie est un conte pour tous publics, situé dans un monde utopique où les hommes vivent en petites communautés harmonieuses et complémentaires, réparties sur des archipels affleurant à un immense océan, vivant selon des coutumes variant d’une île à l’autre, mais communiant dans le culte de Marie, divinité unique et bienveillante. En outre, aucune communauté ne prévaut sur une autre, chacune possède le même degré de connaissance et de technologie, figées dans une sorte de science steampunk basée sur la mécanique des automates, des engrenages et de la machine à vapeur. Résultat, aucune guerre, ni même aucun conflit d’aucune sorte ne vient briser cette harmonie universelle.

Visuellement, le modèle de cette société m’a immédiatement fait penser à Myst, vous vous souvenez, ce jeu d’aventure profondément original, qui était lui aussi basé sur une sorte d’utopie, monde parallèle constitué de petites îles fonctionnant sur le mode de l’autarcie, avec des énigmes à résoudre pleines de rouages, de cliquetis et de turbines à vapeur.
La ressemblance est encore plus frappante avec Riven, la suite de Myst, jusque dans le style des habitations (les maisons sont des sortes de fruits géants en forme de poire ou de calebasse, accrochées aux reliefs de fjords dominant des plages paradisiaques). Une autre référence évidente également me semble être Le château dans le ciel, avec ses voies de chemins de fer accrochées à des falaises où circulent de petits trains à vapeur tirant des wagonnets presque miniatures.

(Et le jardin, vous ne trouvez pas qu'il a un petit quelque chose de Gaudi?)

Mais à l’instar des personnages, le lecteur ne doit lui non plus se laisser tromper par ces apparences idylliques et naïves, et par le faux rythme que prend le récit pendant une bonne partie du premier tome. Si on n’y prend pas garde, les indices disséminés dans cette première partie passeront par pertes et profits. Tel un prestidigitateur, Furuya attire notre attention sur des détails superficiels (les automates, les jolis paysages, les personnages kawai) pour mieux nous enfumer, et nous amener là où il avait prévu depuis le début : une réflexion sous forme de parabole sur notre monde actuel et bien réel, avec ses cortèges d’horreurs et de défaites quotidiennes, où le progrès technique s’accompagne d’une régression spirituelle sans fin. Mais rien d’univoque ni de manichéen dans cette réflexion : c’est plus à un questionnement qu’il nous invite, à travers le choix qui s’ouvre aux personnages. Ce choix est aussi le nôtre.

Dès la fin du premier tome, certaines vérités sont révélées et ne sont pas forcément belles à voir, mais comme des poupées russes, elles en cachent d’autres jusqu’à l’ultime révélation finale, aussi belle que triste et émouvante. Même à Pyrite, l’île de l’harmonie, tout est question de point de vue. Il y a quelque chose d’Hitchcockien, d’ailleurs, dans la manière dont est amenée la conclusion : en nous faisant vivre l’histoire de manière subjective, à travers les yeux d’un des personnages, Furuya nous pousse à réfléchir sur notre propre crédulité, et sur notre esprit critique. Plus qu’un twist final gratuit comme on en a déjà tant vus au cinéma, la conclusion donne tout son véritable sens à la Musique de Marie.

Décidément, Usamaru Furuya se révèle de plus en plus à mes yeux comme un auteur de premier ordre, complètement à part aussi bien dans ses inspirations que dans sa manière de raconter.

Un autre point de vue sur la Musique de Marie : God only knows

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8 Responses to Furuya, la Musique de Marie : welcome to the machine

  1. Kaeru says:

    Super article. C’est un manga que j’ai énormément apprécié aussi !

    En passant, ce serait chouette que tu installes un module de type « share it » sur ton blog pour pourvoir partager aisément tes articles sur les réseaux sociaux :)

    • Mackie says:

      Tiens oui, je n’y avais jamais pensé. De fait, je mets tous mes articles en lien sur la page FB, mais ce serait plus facile à gérer comme tu dis. Je vais voir ce qu’il y a de disponible comme plug-in.

  2. Sirius says:

    Je confirme, je suis tombé des nues quand j’ai su que c’était le même auteur que Le Cercle du Suicide. Un style complètement différent, un univers magnifiquement conçu ici.
    J’ai bien aimé, même si l’histoire me semblait devenir un peu trop capillotractée au fil des pages, notamment dans le second volume. A relire donc de mon côté ;)

    • Mackie says:

      Je me demande si cette variation des styles est 100% voulue, après tout Furuya est un pur autodidacte qui avait étudié les beaux-arts, y compris le spectacle vivant, avant de venir au manga. Il a donc cherché sa voie et son style, probablement. Au moins, comme tu dis, il réserve des surprises, et avec imagination !

  3. Ileca says:

    Dans tous ses mangas, il y a toujours une part de référence à quelque chose, plus ou moins flagrante, sur le modèle de Palepoli, et lorsque ce n’est pas trop le cas comme sa période plus récente, c’est juste moche et inintéressant. (Le mal traduit Tokyo Magnitude 8 dans ceux que tu as lu tombe sans doute dans cette catégorie.)
    Lorsque j’ai découvert cet auteur avec Litchi Hikari Club, je fus émerveillé par son originalité, son énergie, mais à force de le lire, bien que je garde un très bon souvenir de ses premiers mangas dont fait partie La Musique de Marie, je me rends compte que pour un (autoproclamé) autodidacte, ce n’est en fait qu’un utilisateur du patchwork et que sa part d’originalité est bien réduite et s’amenuise au fil des années jusqu’à disparaître.

    Je pense que la variation de style est voulue, qu’elle participe bien entendu à une recherche personnelle au final catastrophique, bouffée par les impératifs égocentriques et éditoriaux mais que FURUYA n’a jamais pu résister à la vanité de montrer ses connaissances, sa polyvalence en quelque sorte. Myst est frappant en ce qui concerne La Musique de Marie mais pour son manga le plus mystérieux, le plus tranquille, et peut-être le plus honnête, je suis sûr qu’on peut trouver mieux, à commencer par les automates.

    • Mackie says:

      J’ai lu les articles que tu lui as consacrés, et si j’ai bien compris, entre ses débuts (Palepoli, le Cercle du suicide, la Musique de Marie) et aujourd’hui, Furuya se serait laissé digérer par l’industrie du manga, jusqu’à produire du shonen ordinaire. C’est bien dommage. Ce qui est plus dommage encore, c’est qu’il l’aurait fait sciemment. Et que rétrospectivement, ses débuts pourtant intéressants deviendraient suspects d’histrionisme et de facilité. Si c’est avéré, comme tu le laisses entendre non sans arguments, cela expliquerait effectivement cette sensation d’une absence d’identité claire que j’ai ressenti en comparant les trois mangas que j’ai lus de lui… Il n’est plus possible de le lire sans avoir à l’esprit une démarche banalement carriériste et cynique.

      Je me ferai quand même mon opinion en lisant ses autres opus. Tout de même, la Musique de Marie est un manga superbe, bien construit et possédant une originalité certaine par rapport au reste de la production.

      • Ileca says:

        Je ne pense pas que tout cela résulte de calculs mais plutôt d’une certaine personnalité.
        Quand on a le mot « artiste » et « underground » à la bouche, ça ne donne jamais rien de bon.

        Si ses débuts sont entachés par ce que j’appellerais de l’arrogance, ils possèdent comme je l’ai dit ci-dessus, une vraie énergie. Sans doute l’humilité des débuts où tout est à prouver, ce que l’accès au grand tirage effacera définitivement.

  4. Misovert says:

    Tu donnes envie. Le Cercle du Suicide est bizarre, ce manga n’y ressemble pas du tout.

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