Des trains et des yakusas (histoires courtes)

Le Cheminot, suivi de La Lettre d’Amour
de Takumi Nagayasu, d’après Jiro Asada

1999 - France : 2007, Panini Manga

Le Cheminot :
Le vieil Otomatsu est le chef de gare d’Horomai, petite ville perdue d’Hokkaido. Du temps de sa splendeur, Horomai voyait affluer les trains de marchandises et de voyageurs. Aujourd’hui les mines ont fermé, les jeunes sont partis, la ligne sera désaffectée et la gare va être rasée. Otomatsu, à trois mois de la retraite, fait chaque jour, les même gestes rituels comme si rien n’avait changé. Mais les trains arrivent à vide. La veille du jour de l’an, alors que la neige tombe abondamment sur Horomai, Otomatsu reçoit la visite de Sen, son vieil ami, cheminot comme lui. En buvant le saké, ils évoquent le passé, et à demi-mot, l’avenir… La nuit qui suit, Otomatsu est littéralement visité par des souvenirs qu’il croyait avoir enfouis…

La Lettre d’Amour :
Goro est un truand sans envergure, qui vit de petits trafics. A sa sortie de prison, il apprend la mort de sa femme, une prostituée chinoise qu’il n’a jamais vue, et qu’il a épousé (mariage blanc) sur ordre de son Yakusa. Il doit se rendre à l’hôpital, pour reconnaître le corps… De ce voyage vers une épouse morte qu’il n’avait même pas vue en photo, il ne reviendra pas indemne…

Ce que j’en pense :
Ces deux courts récits ont été adaptés par Takumi Nagayasu d’après des textes du romancier populaire Jiro Asada, surnommé le « faiseur de larmes ». De ce point de vue, c’est réussi : les deux récits sont aussi tristes l’un que l’autre, et il est difficile de ne pas avoir les yeux voilés, pour peu que l’on ait le coeur sensible (comme le newbie que vous connaissez). Mais ils diffèrent dans le traitement et surtout dans le ton : autant Le Cheminot est lent, contemplatif, poétique et mélancolique, autant La Lettre d’Amour est ironique, rythmé et engagé. Les deux héros sont très différents, et leurs histoires, émouvantes, sont diamétralement opposées. L’un, provincial, âgé, digne, personnifie le Japon traditionnel, dans toute sa rigidité et son incapacité à exprimer ses sentiments. Le sens du devoir avant tout. Jusqu’à la mort. L’autre, jeune, sans racines, pur produit du Japon occidentalisé et urbanisé, est a priori dépourvu de sentiments et de morale. Mais chacun va passer un cap important de sa vie, et une fois cette étape franchie, rien ne sera plus comme avant.

Les deux récits ont aussi en arrière-plan une critique du Japon actuel, qui broie les individus au nom d’une modernité sans états d’âme : le vieil Otomatsu dont toute la vie est liée à une gare qu’on va détruire, pour une rentabilité qui n’a que faire du service public ; et la pauvre prostituée chinoise victime d’un odieux trafic d’êtres humains, et morte faute de soins appropriés. J’ai été très sensible à cette thématique, qui s’ajoute au désarroi individuel des personnages.

Un mot sur le dessin, d’une qualité exceptionnelle. Quand j’ai ouvert ce manga, surtout le Cheminot, j’ai été frappé par la perfection du dessin, tant pour les premières pages en couleur que les suivantes en noir et blanc. Un mélange subtil d’hyperréalisme (incroyable souci du détail) et d’abstraction (les paysages du Hokkaido enneigé). Au passage, cette qualité est la même pour les personnages et les décors, qui sont de la même plume (c’est parfois agaçant, ces mangas où les personnages ronds et un peu schématiques sont en perpétuel décalage avec des décors photographiques).

J’ai été également frappé par la parenté de style avec les oeuvres de Jiro Taniguchi, et justement avec L’Homme de la Toundra, que j’ai lu en même temps. Et dont je parlerai une autre fois.

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2 Responses to Des trains et des yakusas (histoires courtes)

  1. Gen says:

    C’est drôle, le détail du dessin ferait presque passer l’oeuvre pour une création française, même dans la représentation du mouvement et les bulles, ça fait très BD franco-française. Ce sont les titres originaux, ou ils ont été traduits ?

    En tout cas, ça semble filer un bon coup de pompe aux a priori sur les mangas japonais… Le côté one-shot me donne aussi bien envie de m’y intéresser, j’aime assez ce genre de petites histoires pleines de sens.

  2. le gritche says:

    J’ai de loin préféré l’histoire du cheminot à celle de la lettre d’amour où le pathos m’avait indisposé, quoique la dernière page du cheminot frôle déjà la faute de gout à mon point de vue. Il en faut peu pour que des hsistoires touchantes et évocatrices deviennent larmoyantes et perdent beaucoup de leur classe. Du coup, j’avais une vision globale mitigée de ce volume, la seconde histoire venant ternir l’émotion poignante de la première, mais tes impressions ont réhabilité l’ensemble à mes yeux !

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