La poursuite infernale, de John Ford

Cet article a été écrit en 2004 par un type qui signait déjà Mackie, et qui était déjà un newbie sur un site web disparu…

La Poursuite Infernale (My Darling Clementine)
de John Ford (1946 – noir et blanc)

Je n’avais qu’un souvenir vague de ce film, visionné à la maison il y a longtemps – il faut dire, aussi, qu’à la télé ce film marche « moins bien » que les incontournables Rio Bravo ou Règlement de comptes à O.K. Corrall. C’est donc après l’avoir enfin vu sur un véritable grand écran, lors d’une rétrospective au cinéma Grand Action (Paris 5e) consacrée aux grands westerns, que je suis sorti complètement envouté, par la beauté, la force et grandeur de ce film.

Dès le générique, My Darling Clementine s’ouvre sur un motif symbolique : les noms des protagonistes (et de l’équipe du film) sont écrits sur des pancartes de bois brut, ce qui me fait penser à la fois au mythe du « crossroad », cet endroit magique où tout peut arriver, et à l’annonce des protagonistes d’une tragédie classique.


Les premiers plans montrent les cow-boys convoyant un grand troupeau, dans le paysage grandiose de Monument Valley, dans l’Arizona. La plaine infinie, les rocs montant jusqu’au ciel immense, et ces hommes aux gestes précis, aux visages burinés et mangés de barbe, ce ne sont pas les cow-boys de luxe aux beaux stetsons blancs et aux foulards artistiquement noués qu’Hollywood popularisa par ailleurs. Wyatt Earp (Henry Fonda) n’a rien d’un héros flamboyant, c’est un homme simple, que je vois faire son métier. Cette scène d’hommes au travail est pourtant extrêmement lyrique, et déjà ma gorge se noue.

Mais le ciel s’est assombri. Après un bivouac chaleureux, émouvante scène d’amour fraternel, les aînés descendent en ville, à Tombstone, et laissent le plus jeune d’entre eux garder le troupeau. Tombstone apparaît au début comme une oasis dangereuse, un lieu où les cow-boys de passage viennent pourvoir à leurs besoins essentiels (se restaurer, se laver, mais aussi se distraire). Un homme ivre provoque une échauffourée ; dérangé chez le barbier, Earp prend les choses en mains et ramène le calme. Son nom seul impose le silence. Earp se révèle alors à mes yeux : ce cow-boy modeste est un justicier célèbre dans l’ouest. De retour au bivouac, Wyatt Earp trouve son jeune frère assassiné, le troupeau volé. Il retourne alors à Tombstone pour que justice soit faite.


C’est déjà là tout le décalage qui marque le film : d’un côté c’est une légende de l’ouest, avec ses figures héroïques, sa violence, ses archétypes ; de l’autre c’est une peinture de la vie quotidienne, avec ses lenteurs, sa banalité, sa poésie. Alors que se développe une véritable tragédie, de nombreuses digressions me représentent la vie de pionniers dans une petite ville de l’ouest, comme la scène du théâtre ambulant, ou la longue scène du bal à l’inauguration de l’église. Il n’y a pas vraiment de personnages secondaires dans « la Poursuite infernale ». John Ford anime tous les habitants de Tombstone d’une véritable identité, d’une âme, qui les rend attachants et vrais, même le plus humble des figurants. Le héros, ce n’est ni Earp, ni Doc Holiday, mais la communauté. Earp ne prend pas son flingue pour aller se venger : il se contente d’accepter le poste de shériff, et d’agir dans la légalité. il espère qu’en faisant respecter l’ordre public, pour le bien commun, la justice sera rétablie. Et que les assassins de son frère trouveront le châtiment.

La figure de Doc Holiday est la plus intéressante de l’histoire. Chirurgien déchu, alcoolique et tyrannique, il est le véritable maître de la ville, côté obscur. Earp ne cherche pas à lui nuire : il lui tend la main. L’arrivée à Tombstone de Clementine Carter, l’ex-fiancée de Boston, place Doc Holiday devant son drame personnel : l’échec professionnel et amoureux, et sa fuite en avant. Le conflit qui naît en lui est spectaculaire, Doc Holiday (impressionnant Victor Mature) se révèle un homme double, cultivé et violent, raffiné et vulgaire. Après l’avoir refusée, il accepte la main tendue de Wyatt Earp.

Les deux personnages féminins sont bien plus subtils que ne laissent croire leurs premières apparitions. D’un côté, Chihuahua (Linda Darnell), chanteuse de cabaret, mexicaine, maîtresse de Doc Holiday, c’est une belle jeune femme amoureuse, jalouse, entière, fruste et un peu avide, capable de trahir par dépit. Mais elle est aussi courageuse dans la souffrance, et capable de pardon, et de rédemption. De l’autre côté, Clementine Carter (Cathy Downs), d’une beauté lumineuse, n’est pas la citadine décalée que son arrivée laisse supposer. Très vite, elle s’intègre à la communauté, et la scène où elle danse avec Wyatt Earp au milieu des villageois montre combien elle est capable de partager la vie simple d’un village de pionniers.

En fait chacun de ces quatre personnages va profondément évoluer, et montrer sa vraie nature au fil des évènements dramatiques, et au contact de Tombstone. Le changement de l’attitude des villageois à leur égard est révélateur.


Chaque plan est construit comme un tableau naturaliste, et pourtant lyrique, où les éléments traduisent les sentiments et transcendent les situations :
-  le meurtre du jeune frère est découvert sous un déluge quasi biblique ;
-  autour de Tombstone se dressent les canyons de Monument Valley, comme d’immenses pierres tombales ;
-  le drame personnel de Doc Holiday est magnifié lorsque son profil se détache à contrejour de la lune ;
-  la poursuite infernale (qui donne son titre français au film) dure à peine quatre minutes dans un film de deux heures, mais Doc Holiday fouette ses chevaux comme si sa vie en dépendait (ce qui sera le cas).


La vie au village, comme j’en parlais plus haut, n’a rien de folklorique ni d’irréel ; elle fournit un cadre réaliste à l’accomplissement du destin des protagonistes. les dialogues sont aussi lapidaires qu’efficaces. Il est vrai qu’au milieu de la plaine immense, on a autre chose à faire que de tenir de longs discours ; c’est pourquoi la scène où l’acteur ambulant déclame du Shakespeare devant une assemblée de truands aux mines patibulaires, est aussi forte. Lorsque Doc Holiday reprend la déclamation dans un silence de mort, sous le regard respectueux des « hombres », c’est comme pour nous rappeler que ces cow-boys aux manières frustes , Wyatt Earp en tête, sont eux aussi sensibles à la beauté et à la poésie. Le méchant, le vieux Clanton, flanqué de ses brutes de fils, est par contre impénétrable. Il n’est pas l’incarnation du mal telle qu’on l’imagine, mais une sorte d’animal sauvage, totalement amoral, qui refuse de s’intégrer, et dont la violence est aussi subite qu’imprévisible. Il aime ses fils, mais il les fouette quand ils ne sont pas dignes de sa sauvagerie. Il tue dans le dos, sans blabla, sans cinéma (si j’ose dire), sans plan préconçu. Il tue d’instinct. Par pulsion. Le combat final entre, d’une part, les frères Earp et Doc Holiday, et d’autre part, Clanton et ses fils, est moins un règlement de compte ou un combat de gladiateurs codifié, que l’affrontement entre deux attitudes possibles : la  société ou la marginalité. Le sacrifice de Doc Holiday est la condition du retour de ce dernier au sein de la communauté ; l’élimination des Clanton est une nécessité.

Grâce à cette fin, Tombstone peut entrer dans l’amérique moderne. Elle a une nouvelle église, au-dessus de laquelle flotte la bannière étoilée. Elle s’est soudée autour d’un homme à son image, Wyatt Earp. Ce dernier n’est définitivement pas le héros dramatique et solitaire. La scène où il se met sur son trente-et-un, où il se fait raser et parfumer, montre un personnage timide, gauche, familier. A la fin, il s’en va vers l’horizon, mais avec la promesse de revenir, et peut-être de rester auprès de sa Darling Clementine ; pourtant il est encore incapable de lui révéler ses sentiments, et s’en va après… lui avoir serré la main.

Cette fin est comme un commencement.

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6 Responses to La poursuite infernale, de John Ford

  1. Gemini says:

    Très tentant :3
    J’ai des lacunes en John Ford, malgré la très forte impression que m’avait laissé La Chevauchée Fantastique, film absolument génial en tout point. Je note, pour le regarder plus tard.
    Ce qui me fait penser que j’ai le DVD de Rio Bravo qui traine depuis des lustres. Il faudrait quand même que je pense à le regarder, ainsi que ceux de La Mort aux Trousses, Autant en Emporte le Vent, Shining, et Scarface posés à côté ^^’

  2. Wintermute says:

    Woaw.
    Il me tente énormément.
    J’aime beaucoup les westerns, mais j’avoue ne m’être contenté de jeter un oeil à la programmation du Grand Action uniquement lors des ressorties des Sergio Leone (on en tend parler plus facilement^^).

    Ca me fait penser que j’ai vu Blackthorne et que je pourrais lui consacrer un article. Comme aux nombreux bouquins et films vus cet été (j’ai honte, je suis un bloggeur feignant, tu as toute mon admiration pour ta régularité!).

  3. Mackie says:

    C’est gentil…
    Les cinéma Action, quand j’étais parisien, j’y allais vraiment souvent, pour redécouvrir les grands classiques comme To be or not to be, The Shop around the corner, The Ghost and Mrs Muir, The Big Sleep, Casablanca… et bien sûr les westerns… que de souvenirs…

  4. Pingback: Peace Maker vs. Go West : duel au soleil (levant) | Les chroniques d'un newbie

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