Le Dernier Shogun : un héros malchanceux

Le Dernier Shogun
(Saigo No Shogun)
de Ryotaro Shiba

1967 – 2001, Picquier

Genre : roman historique.
Alors que je lisais Tengu, le manga de Hideki Mori, il m’est apparu indispensable de pallier mon ignorance concernant cette période charnière de l’histoire : la fin du Shogunat et la restauration de l’Empire, à la fin du 19ème siècle, qui fit entrer le Japon dans l’ère moderne. Le Dernier Shogun est une biographie romancée d’un des principaux protagonistes de cette époque tourmentée : Yoshinobu, quinzième et dernier Shogun de la famille Tokugawa.

L’auteur, Ryotaro Shiba (photo à droite), décédé en 1996, était considéré comme le maître du roman historique populaire, puisant ses sujets surtout dans l’histoire des ères Edo et Meiji. Ses romans, toujours basés sur une documentation irréprochable, étaient d’abord publiés sous forme sérialisée dans la presse, avant d’être édités en livres, qui se sont vendus à des millions d’exemplaires. Sa vocation d’historien grand public se traduit également par l’adaptation de nombre de ses oeuvres en taiga dramas pour la NHK . Cette popularité, paradoxalement, est un frein à sa traduction en France, car la plupart de ses ouvrages comportent plusieurs milliers de pages, soit plusieurs volumes chacun. A ce jour, seulement deux de ses livres sont disponibles en France : Hideyoshi, Seigneur Singe (Ed. du Rocher) et  Le Dernier Shogun.

Résumé :
Le livre couvre toute la vie de celui qui eut le destin particulier d’être le dernier de la prestigieuse lignée des Shoguns de la famille Tokugawa, fondée en 1600 après la victoire du grand Ieyasu Tokugawa à la bataille de Sekigahara (image à gauche) . Depuis cette date, le Shogun était le général en chef de toutes les forces militaires, et dictateur de droit et de fait de l’archipel Nippon ; tandis que l’Empereur était relégué au second plan, dans un rôle de pure représentation.

Deux siècles plus tard, le Japon est toujours sous la coupe du Shogunat. Mais les héritiers de la famille Tokugawa s’avèrent de moins en moins aptes à occuper cette fonction : maladies, décès prématurés, l’avenir de la dynastie est menacé.  Issu d’une branche cadette de la famille Tokugawa, Yoshinobu n’était pas pré-destiné par sa naissance à devenir Shogun. Mais intelligent, fort et en bonne santé, il est élevé et formé dans la perspective de prendre la succession. En 1862, âgé de 25 ans, il devient le tuteur et le régent du jeune Shogun en titre, Iemochi Tokugawa, 14 ans. Mais celui-ci décède à 20 ans. Yochinobu, déjà chef du Gouvernement, est nommé Shogun. Il ne le sera que pendant deux ans, n’ayant pas su empêcher les seigneurs rebelles des clans Satsuma, Choshu et Tosa de lever une armée pour le déposer. Le pouvoir revient, en 1868, définitivement entre les mains de l’Empereur. C’est la fin du Shogunat.

Ce que j’en pense :
Etrange destin que celui de Yoshinobu (photo à droite). Voilà un homme intelligent, modéré et ouvert, doté des qualités qui auraient pu faire de lui le souverain éclairé dont le Japon avait besoin, pour passer pacifiquement du moyen-âge à l’ère moderne. Mais né trop tard dans une époque troublée, où les cercles du pouvoir, corrompus et agités de mille complots, étaient aveugles à leur propre décadence, il s’est retrouvé au pouvoir, sans disposer des moyens de son ambition. C’est en tous cas la thèse que propose l’auteur, Ryotaro Shiba, qui ne cache pas sa sympathie pour le héros de son livre. D’après lui, Yoshinobu n’aurait jamais eu d’autre ambition que de moderniser les institutions, en s’inspirant des nations étrangères modernes, notamment de la France du Second Empire : Yoshinobu admirait beaucoup Napoléon III, qui lui envoya une ambassade et une délégation militaire pour moderniser son armée. Tout au long du livre, Yoshinobu est présenté comme un modéré, cherchant à concilier le parti Shogunal avec le parti Impérial, tout en luttant contre l’ambition dévorante des seigneurs rebelles.

Je suis, quant à moi, plus réservé sur le personnage. Yoshinobu, tel qu’il est présenté, sous un jour positif, demeure tout de même un homme pétri de contradictions, difficile à cerner, et moins clairvoyant que l’auteur cherche à nous le faire croire. Incontestablement, Yoshinobu était un politicien accompli, éloquent et fin négociateur. Mais dans le même temps, son caractère méfiant et solitaire, son penchant pour les plans trop compliqués et certaine forme de double jeu ont fini par le faire échouer dans une impasse, rejeté par tous, y compris par ses propres partisans.

Il est vrai que Yoshinobu (à gauche, en costume de général français) n’avait pas la tâche facile, à tenter de concilier les extrêmes. Les forces politiques (dont le peuple, soit dit en passant, était totalement exclu) se répartissaient selon un double clivage :
- entre les partisans du Shogunat et ceux de l’Empire,
- entre les xénophobes (majoritaires) et les partisans de l’ouverture.

Oui, parce qu’un des aspects les plus révélateurs de ce livre est l’enracinement très profond des idées xénophobes dans l’ancien Japon. Dans le Dernier Shogun, le thème de la xénophobie d’Etat est tellement présent (presqu’à chaque page) que l’on peut affirmer, sans se tromper, que c’est un des piliers de l’identité nippone, du moins à cette époque. Rappelons qu’il était interdit, sous peine de mort, à tout étranger de poser le pied sur le sol Japonais. Yoshinobu, au moins, eut le courage d’essayer de contrer cette tendance. Mais on ne change pas 250 ans d’isolationnisme en un trait de plume…

Que reste-t-il de Yoshinobu aujourd’hui? Presque tombé dans l’oubli, il est considéré aujourd’hui comme un perdant, un héros malchanceux, mais au Japon, ce type de personnage attire la sympathie. Comme le dit l’auteur, au dernier chapitre : « Ici, les gens aiment le théâtre, et spécialement la tragédie : les héros malheureux gagnent la faveur du public. »

Retraité à 33 ans, Yoshinobu vécut jusqu’à 72 ans une existence retirée, ne se mêlant plus de politique. Il se consacra aux arts, notamment à la peinture et à la photographie, et au sport, surtout à l’équitation, et même, avec passion… à la bicyclette ! Au fond, cet homme que l’on avait élevé, dès son plus jeune âge, dans le seul but de gouverner, enfin libéré de ce poids, devint enfin ce qu’il n’avait pas encore eu le temps d’être: un enfant.

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2 Responses to Le Dernier Shogun : un héros malchanceux

  1. Wintermute says:

    Quelle productivité!
    Je ne me prononcerai pas sur le fait que certains auteurs ne soient pas traduits, parce que je suis encore jeune, je ne veux pas passer pour un vieux croûton irascible et râleur.
    En tout cas, n’ayant jamais goûté aux textes d’écrivains japonais, je trouve véritablement mon bonheur sur tout ce réseau de blogs.

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