Lignes, de Ryu Murakami

Lignes (Line)
de Ryu Murakami
1998 – Picquier, 2000

Mukai, jeune photographe raté et cocu qui ne vit que pour ses virées mensuelles chez les putes, est juste le premier d’une galerie de vingt portraits de paumés, laissés pour compte, livrés à leur propre violence ou à celle des autres, dans la plus totale indifférence de ce qu’on nomme par facilité la société, mais qu’ils appellent, eux, plus simplement : les autres. Et « les autres », comme le dit Yuko, « n’existent pas ». Yuko, elle, est un des maillons les plus étranges de cette chaîne du désespoir et du vide : dotée de l’étrange pouvoir de lire les messages audio et vidéo dans les câbles électriques ménagers, elle a depuis longtemps perdu toute possibilité d’échange avec autrui – qui de toutes façons, ne la croit pas et la considère comme une tarée. Ces câbles sont les lignes qui donnent leur titre à ce roman. Et parmi ces vingt portraits, dont certains sont au plus profond de la violence et du sordide, Yuko m’est apparue comme une sorte d’ange déchu, à la grâce inatteignable – même quand elle est éclaboussée du sang des autres, qu’elle ne voit plus depuis longtemps.

A travers le procédé littéraire, étiré jusqu’à la limite du supportable, qui consiste à changer de personnage à la fin de chaque chapitre, Lignes est l’exploration nocturne du Tokyo le moins avouable, celui qui absorbe les individus en perte de repères et leur offre un espace : celui de la marge, constitué de bordels clandestins, de studios à moins de six tatamis, de capsule hotels, et de combinis ouverts la nuit et offrant un havre aux clodos et aux junkies. Tout y est possible : les trafics, d’armes, de drogue ou de corps humains, le sado-masochisme le plus trash, le meurtre en toute impunité. Cette jungle n’est même pas celle des yakuzas : elle se situe au-delà, elle n’a plus aucune règle, à part l’indifférence. Et le sexe n’y est plus que triste pornographie, que simulacre, que masturbation où l’autre n’est plus qu’un gode vivant, et encore.

L’inconvénient, c’est que ce procédé, au début vertigineux et séduisant, m’a semblé devenir de plus en plus artificiel au fur et à mesure des chapitres, car les trajectoires individuelles que Ryu Murakami nous invite à suivre ne se croisent que par accident, et n’ont en commun que leur propre déchéance, a des degrés divers et de plus en plus glauques. Alors la postface nous offre une explication bienvenue, à savoir que Lignes est l’aboutissement de ses romans précédents, dont le fascinant Miso Soup, où il est déjà question de solitude, de violence, de meurtre et de prostitution adolescente. Un constat pessimiste porté sur le Japon contemporain, où comme l’affirme l’auteur « le sentiment de solitude et de tristesse qui l’a englouti depuis la fin de l’époque de modernisation n’a connu aucun antécédent historique« . Ce Japon là est « lié à une impression diffuse d’enfermement et tourne à vide, prisonnier de comportements conduisant uniquement au désir de rompre tous les liens entre soi-même et la société« .  Redonner la parole à ces gens dépourvus de mots, tel est ici le projet de Ryu Murakami, et j’en garderai personnellement le douloureux souvenir de Yuko, qui survole ce roman en lui apportant une touche de poésie fantastique.

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One Response to Lignes, de Ryu Murakami

  1. bakuman says:

    Dans votre critique de ce livre, on s’attend à quelque chose de très fascinant avec plein de leçons à en tirer. Je vais m’arranger pour me trouver ce bouquin.

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