Le vent se lève : le dernier rêve d’Icare

C’est une histoire de rêves. Car la nuit dernière, il m’est arrivé quelque chose de curieux : j’ai rêvé d’un film. Si si je vous promets. De celui que je venais de voir la veille : Le vent se lève. Faut-il qu’il m’ait à ce point ému, pour que je le revive par delà le mur du sommeil… Vous avez probablement déjà lu des dizaines d’articles et de news à son sujet, inutile donc de vous en ré-expliquer le contexte et la genèse. En revanche  je crois indispensable de faire un sort aux interprétations hâtives qui nous ont été assénées par des gens qui, en tout état de cause, n’ont même pas vu le film.

Ah, et, oui, je vais spoiler l’intrigue, fatalement.

Vaines polémiques

Comme moi vous avez lu certains de ces articles au sujet de polémiques qui ne nous apprennent rien sur le cinéaste, mais qui en revanche en disent long sur ceux qui les diffusent. Quiconque a vu les précédents films de Hayao Miyazaki, quand bien même ils sont différents du nouveau tant par le ton que par l’inspiration, sait que Miyazaki est probablement une des dernières personnes que l’on peut suspecter de nationalisme, de bellicisme ou de nostalgie mal placée. Si j’avais eu le moindre doute à ce sujet, il aurait été définitivement balayé après avoir vu le Vent se lève.

Pour la première fois, Miyazaki nous propose de suivre le destin d’un personnage ayant vraiment existé, sur fond de fresque historique, retraçant en filigrane le contexte politique du Japon (et de l’Allemagne) entre les années 20 et 30. Qui plus est, le héros est le concepteur d’un avion qui, sous son effrayant nom de code donné par les Américains (le « Zéro »), fut le fer de lance de la guerre aérienne nipponne, jusqu’au dénouement tragique des kamikaze. Or dès le début du film, Jirô Horikoshi, enfant, nous emmène dans un rêve où il rencontre Caproni, célèbre ingénieur aéronautique italien, qui lui explique travailler à un avion de transport, car « les avions ne devraient jamais servir à faire la guerre » , dit-il. Et de fait, dans ces rêves où Caproni apparaît comme une sorte de magicien, inventeur de folles machines volantes (telles que Miyazaki les dessine depuis toujours), les avions nous emmènent dans un monde délirant, coloré et joyeux, loin au-dessus d’une Terre pesante et ennuyeuse. On y retrouve, de façon nostalgique et irréelle, le monde de Porco Rosso, à travers d’explicites clins d’œil, comme l’apparition fugace, aux manettes d’un des biplans italiens de Caproni, d’un des pirates de la bande Mama Aiuto. Au fait, je rappelle que Ghibli est le surnom d’un avion de reconnaissance monoplan de la société… Caproni. L’ingénieur italien n’a donc pas inspiré seulement le héros du Vent se lève… mais aussi son réalisateur !

Plus tard, Jirô rencontre un autre personnage énigmatique, un allemand qui dit s’appeler Castorp, comme le héros de la Montagne Magique, le roman de Thomas Mann. Impossible de rater ce Castorp au visage souriant et aux grands yeux bleus cristallins, qui mange du cresson au restaurant, joue du piano et chante, et tient des propos subversifs sur le Japon et l’Allemagne. Héros de fiction, Castorp est ici comme dans le roman un observateur, un commentateur de la société de son temps. Une sorte de témoin lucide et critique. Il devine que dans la guerre qui va venir, l’Allemagne comme le Japon seront détruits… Idée que Jirô fait sienne, et qu’il répète plus tard à son ami Honjô. Une autre scène révélatrice de l’attitude de Jirô vis-à-vis du régime, est son impassibilité à la limite de l’insolence face à ses commanditaires, la marine impériale qui commande un nouveau modèle à la firme Mitsubishi : il se contente de répéter « je ferai de mon mieux » comme un perroquet docile, avec un malicieux sourire en coin. On le voit, Jirô désapprouve le bellicisime de l’armée impériale, mais il n’ira pas jusqu’à contester ouvertement le régime : au final, d’une façon ou d’une autre, il devra payer la rançon de son manque de recul et de lucidité. Détail révélateur, lorsqu’il est inquiété par une enquête de la Kempetaï, la police secrète, qui le soupçonne d’être un opposant, il s’étonne et demande « pourquoi moi » ?

Le moment où, à mon avis, Miyazaki réussit le mieux à exprimer son horreur du nazisme – car si ce sujet n’est pas évoqué frontalement, il n’est pas occulté non plus – c’est le passage où Jirô et Kondô sont à Dessau, pour un voyage d’études. Arrivés dans l’usine aéronautique Junkers, ils se trouvent confrontés à la brutalité des ingénieurs allemands, agressifs et antipathiques. Seul Carl Junkers lui-même apparaît comme sympathique – Junkers eut d’ailleurs plus tard de gros ennuis avec les nazis, qui le bannirent et le dépossédèrent de son entreprise. Ensuite, moment très révélateur, lors d’une promenade nocturne dans les rues désertes et sinistres de Dessau, on entend résonner depuis une fenêtre des notes de Winterreise, Le Voyage d’Hiver, de Schubert, musique très mélancolique (voire lugubre) inspirée par le sentiment de l’inéluctabilité de la mort. La scène suivante, quelques instants plus tard, on assiste à une poursuite, visiblement un opposant antinazi seul qui se fait arrêter puis battre à mort par des policiers en civil, dans une ruelle… Ce passage, pas tout-à-fait explicite (on ne verra jamais de croix gammée, même pas d’uniforme policier) montre toute la brutalité d’un régime qui apparaît aussi sombre et froid qu’une nuit d’hiver – comme si la nuit et l’hiver s’étaient abattus sur l’Allemagne.

La fin du film démontre, en quelques images d’une beauté désespérée, toute l’étendue du désastre que portait en germe le projet de Jirô, et sa responsabilité. Le génie humain porte en lui sa propre destruction, et il en paye le prix fort. Cela renvoie aux messages déjà présents dans Nausicaa de la Vallée du Vent, et dans le Château Ambulant, pour ne citer que les plus explicites (on pourrait évoquer aussi Princesse Mononoke, ou Laputa…). Le dernier plan de cette scène est aussi un rappel très clair de Porco Rosso, une fois de plus : cet envol de Zéros rejoignant au ciel éternel les autres pilotes jamais revenus…

Le dernier rêve d’Icare

J’ignore si cette fois, Miyazaki restera sur sa position : que Le Vent se lève est son ultime film en tant que réalisateur. C’est plausible, mais après? Quoi qu’il en soit, Le Vent se lève possède la force et l’amplitude d’un film testament, si cette expression n’était pas si galvaudée. En effet, il présente nombre de caractéristiques qui le rendent unique dans sa filmographie.

Ce qui m’a choqué (dans le bon sens du terme), quand je l’ai vu au premier abord, c’est peut-être un détail, mais… c’est que les amoureux s’embrassent ! Plusieurs fois ! Il y a même une touche discrète d’érotisme lorsque Jirô est invité par Nahoko à la rejoindre sous les draps pour un câlin… Oh, ça reste chaste, mignon et parfaitement soft en tous cas. Mais de mémoire c’est du jamais vu chez Miyazaki. C’est un peu la partie visible (quoique anecdotique) de tout ce que Miyazaki apporte de neuf dans le Vent se lève : des personnages connus, un contexte historique documenté et un réalisme nouveau. Ce n’est pas que les autres films soient entièrement irréalistes, mais ils sont tous imprégnés de magie à des degrés divers. Sorcières, créatures, animaux qui parlent, etc… Pour la première fois, rien de cela n’est présent dans un film de Miyazaki. Les seuls moments de fantasmagorie sont ceux des rêves, et ils sont clairement identifiés comme tels. Caproni le dit : « dans un rêve, tout est possible » !

Mais ici, Miyazaki nous offre avec le soin maniaque qui caractérise ses réalisations des scènes d’une stupéfiante beauté, que ce soient des paysages, vus d’avion ou depuis un train, ou bien des intérieurs, mal éclairés et pourtant chaleureux (les maisons traditionnelles aux panneaux de papier). De longues scènes se déroulent sans qu’il ne s’y passe rien de marquant : scènes de vie quotidienne aux gestes banals, dont je ne comprends la signification qu’après coup.

D’autres passages qui m’ont impressionné, sont les scènes de foule, assez nombreuses, notamment lors du tremblement de terre du Kantô, en 1923. Il y a aussi, à deux reprises, des moments similaires où Jirô et Nahoko sont obligés d’aller à contre-courant de la foule, d’abord au début pendant l’incendie de Tokyo, puis vers la fin sur un quai de gare. Angoissantes, oppressantes, ces scènes magistrales montrent toute la détermination de nos deux héros à vivre leur vie jusqu’au dernier souffle contre les conventions, quitte à braver la mort elle-même.

Mais citer toutes les scènes qui m’ont bouleversé serait trop long, et fastidieux. Il faut que vous vous fassiez votre propre idée. Sans être un spécialiste de l’animation, il me semble que Miyzazaki atteint là une sorte de perfection, mettant sa virtuosité au seul service de la fluidité, de la simplicité et de l’abstraction. Rien n’est de trop, rien n’est inutile, chaque plan est comme un aboutissement, jusqu’au suivant. Miyazaki se dévoile comme jamais, prenant le spectateur par la main et lui faisant confiance. D’ailleurs, je n’en ai pas la preuve, mais je suis presque sûr d’avoir aperçu Miyazaki lui-même avec son épouse (?), effectuant un cameo comme clients de l’hôtel.

L’histoire de Jirô et de Nahoko, si elle mélange réalité (la vie de Jirô Horikoshi l’ingénieur) et fiction (l’histoire d’amour tirée du roman de Tatsuo Hori lui-même inspiré de La Montagne Magique de Thomas Mann, et tirant son titre d’un vers de Paul Valéry), est comme une parabole de la vie de Miyazaki lui-même. En tant que créateur, quasi démiurge, reconnu et aimé de tous ou presque, il s’interroge, au soir de sa vie, sur le sens de la création, sa responsabilité, et ses choix. J’ai scrupule à raconter intégralement la scène du rêve final du film. Mais par un raccourci dramatique, elle entre en résonance avec la première scène de rêve, et de l’une à l’autre Caproni interroge son « jeune japonais », alors, « qu’as-tu fait de tes dix années » ? C’est le thème classique de la parabole des talents, et à la question « est-ce que ça valait le coup » ? Malgré les erreurs, n’ayant jamais renoncé ni reculé, il peut regarder son passé en face… Et Le Vent se lève referme (peut-être, peut-être pas?) l’album commencé il y a un quart de siècle, celui du studio Ghibli avec Miyazaki à sa tête, ouvert avec Mon voisin Totoro, dont un des personnages, Monsieur Kusakabe, le père des deux petites filles, ressemble quasiment trait pour trait à Jirô (voyez vous-mêmes ci-contre…).

On pourrait multiplier les clins d’œils et les références : l’avion blanc qui rappelle l’aile volante de Nausicaa, les monstres volants du premier rêve qui évoquent à la fois Laputa et le Château ambulant, l’avion de papier qui rappelle ceux du voyage de Chihiro, etc, etc… En tous cas jamais sans doute Miyazaki n’aura autant célébré ce qui restera sa passion de toujours, l’aviation. Curieux que son héros ne soit pas un pilote? Curieux à moitié, seulement, car Miyazaki ne l’a jamais été non plus. Personnage et créateur partagent tous deux la même place : celle de l’artiste, ou de l’enfant, qui toujours, aura dessiné les avions de ses rêves. 

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8 Responses to Le vent se lève : le dernier rêve d’Icare

  1. inico says:

    Merci beaucoup pour cette ode méritée au film de Miyazaki.
    Film souvent malheureusement jugé de manière froide et technique.
    Moi aussi, dans quelques réveils nocturnes, beaucoup de scènes sont revenues me hanter.
    Le film n’est pas parfait, mais j’ai eu l’impression de voir un réalisateur se mettre quasiment à nu, et oui comme si c’était ses dernières paroles, livrer ce qu’il avait de plus profond au cœur.
    Plus besoin de monstres, images ou autres allégories, il affronte les sentiments humains de plein front cette fois-ci.
    J’ai eu une lecture différente de la tienne – merci de cette nouvelle vision qui ma ramène encore à revisionner intérieurement ce film.
    Je l’ai plus perçu comme une ode à la passion et à la création. Avec un personnage foncièrement bon qui va aller de déni (fermer les yeux sur l’usage qui sera fait de son « œuvre ») en sacrifice égoïste (il préféré sacrifier la santé de celle qu’il aime, mais il veut quand même la garder près de lui lors de ces années de création).
    Le mélange entre des images fourmillants de détails et dessins simplissime reflète cette dualité du personnage entre rêveur innocent éternel confronté à une réalité qu’il n’affronte jamais de front.
    Quoiqu’il en soit, un film superbe, mais à partir de 6 ans comme je viens de la voir sur l’affiche du cinéma en bas de chez moi ^^.

  2. inico says:

    Quoiqu’il en soit, un film superbe, mais PAS à partir de 6 ans comme je viens de la voir sur l’affiche du cinéma en bas de chez moi ^^.

  3. Karine says:

    Belle description de ce film, le dernier d’un réalisateur que j’adore.

    Il est vrai que c’est un beau film, cependant je reste un peu sur ma faim, tant j’ai aimé dans ses précédents films le côté onirique (comme dit plus haut : les sorcières, les monstres, les esprits…).

    Là, il s’est fait plaisir, il s’est ouvert à nous, il s’offre un film magnifique plus adulte (en effet, les amoureux s’embrassent (et+) ! Miracle ! lol).

  4. Yomigues says:

    Super article Mackie, du coup mon avis sur le film a un peu changé !

  5. Zoubida says:

    Pardon de me réveiller deux ans après, mais c’est en regardant à nouveau ce magnifique film, comme vous l’avez si bien exposé, sur arte et en faisant des recherches sur Castorp que je suis tombé sur votre article et qu’il me semble qu’il y ait une erreur de personne.
    En effet, normalement il s’agit de Hugo Junkers et non Carl, mort en 1880 et des bananes :)
    Tout comme à priori ce n’est pas Kondo mais Hanjo son ami collègue parti à Dessau.
    C’est pas que je sois une sommité dans le genre, mais toujours à la suite de recherches sur internet suite à la diffusion sur arte.
    Après je me trompe surement vu les infos erronées que l’on peut trouver sur internet et ce n’est pas d’une importance incroyable mais bon…

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