Le chien gardien d’étoiles

Le chien gardien d’étoiles (Hoshi Mamoru Inu)
de Takashi Murakami
Futabasha, 2009 – Sarbacane, 2011

L’histoire :
Dans le Japon d’aujourd’hui, c’est la vie de Happy, gentil chien attaché à son maître, Papa, un salaryman déclassé qui glisse progressivement vers le destin cruel d’un SDF.

Ce que j’en pense :
Décidément, avec autant de titres tels que Journal d’une disparition, L’Homme sans talent, Dans la Prison, Le Cheminot, Le Conte du Charbonnier ou Je ne suis pas mort, l’univers du manga ne manque pas d’auteurs qui abordent chacun à leur manière la face cachée d’une société japonaise moderne, urbaine, idéalisée, mais sans pitié, à travers le destin de travailleurs exemplaires mais mis à l’écart, ou ayant complètement basculé dans la marginalité. Même un titre comme Undercurrent aborde, en creux, cette question, à travers la fuite d’un des personnages devant ses responsabilités. Tous ces mangas, souvent à la limite du roman graphique, interrogent le modèle du salaryman modèle, sacrifiant sa vie pour le bonheur de sa famille, imprégné de traditions sociales et incapable d’exprimer ses sentiments, et donc d’autant plus vulnérable au premier changement qui survient. Il convient de noter que jamais les auteurs ne s’attardent sur la cause, mais que tous s’intéressent aux effets. Nous ignorons pourquoi ce mangaka est devenu un SDF, et cet autre un détenu. Nous ne savons pas ce qui poussé tel autre à vendre des pierres ou des appareils photo d’occasion. En revanche, nous les suivons dans l’après, dans leur nouvelle vie, avec ses gestes quotidiens, ses nouveaux rituels, la dilatation du temps ressenti, et parfois la recréation d’une nouvelle micro-société. C’est donc de manière implicite, par l’exemple et par la narration, et non de manière explicite, par un discours argumenté et critique, que les mangakas nous ouvrent les yeux sur le déclassement, sur la marginalité, et sur la misère que nous refusons habituellement de voir. Cela vaut comme un avertissement pour le lecteur Japonais, et donc aussi pour le lecteur français.

A première vue, Le Chien gardien d’étoiles, de Takashi Murakami, appartient à cette famille de titres, car autant vous le dire tout de suite, c’est encore une histoire de salaryman qui tourne SDF, mais cette fois, avec un point de vue totalement inédit.

A première vue seulement. Certes, l’histoire est joliment racontée, et le dessin, un rien naïf, correspond bien au narrateur de la première partie, c’est-à-dire le chien lui-même. Mais ce ton uniformément doux, apaisé, serein, lumineux, le parti pris de se situer du point de vue du chien, m’a gêné. Par rapport aux titres que j’ai évoqués plus haut, la critique sociale n’est plus du tout apparente, même pas en filigrane – en fait, l’enchaînement de circonstances qui conduit un homme à crever dans sa voiture, comme un chien, serait-je tenté de dire, est expédié en quelques litotes, et en fin de volume, la chute libre de cette homme trouve presque une justification morale, et spirituelle. Cette vision, assez bouddhiste, de l’acceptation de son sort sans révolte, et sa relativisation dans la seconde partie (grosso modo, sans trop spoiler : le destin de notre SDF va permettre à un autre homme de réfléchir sur sa vie, et de se reconstruire) ressemble à une consolidation de cette société idéale, au contraire de la plupart des autres mangas que je cite, qui eux la critiquent de façon indirecte, certes, mais sans équivoque, avec humour, ou ironie, ou révolte. En comparaison, Le Chien gardien d’étoiles prend donc le chemin inverse. Il affleure le sujet et glisse dessus.

On me rétorquera que là n’était pas le propos. OK. Mais alors, que resterait-il comme intérêt à ce Chien gardien d’étoiles? Une simple et jolie histoire d’amour entre un homme seul et un chien trop kawai, qui lui reste fidèle jusqu’au delà de la mort? Oui, il est permis de s’attendrir sur la manière habile avec laquelle le mangaka raconte la première partie de l’histoire, avec de jolis dessins, et une « patte de chien » dans les phylactères lorsque Happy s’exprime. Sympathique idée. Oui, je le reconnais, une vraie poésie affleure sous le dessin volontairement enfantin du mangaka. Je ne connais pas les autres oeuvres de Takashi Murakami, mais il semble qu’il ait jusque là essentiellement publié des mangas humoristiques dans le Young Jump. Il ne fallait donc peut-être pas trop attendre de ce premier titre paru en français, et ne pas le lire avec des intentions préconçues. C’est donc probablement aussi ma faute si je le surinterprète, et si je passe à côté. Mais lorsqu’une histoire est proposée par un auteur, c’est dans le regard du lecteur qu’elle finit de se construire. Considérant, à tort ou à raison, que même le manga, ce produit culturel de masse, obéit à ce processus créatif, il m’est donc impossible de le recevoir de manière passive. Regarder les étoiles, c’est joli, c’est touchant, et ça fait certainement du bien, mais qu’en reste-t-il, la minute d’après?

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One Response to Le chien gardien d’étoiles

  1. Kabu says:

    Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ton analyse.
    Tu dis plus haut que la plupart des manga qui abordent le sujet restent cantonnés aux conséquences sans vraiment donner les causes. C’est particulièrement vrai pour Journal d’une Disparition dans lequel l’auteur nous dit « Un jour, je suis parti » sans trop nous dire pourquoi.
    Dans ce Chien Gardien d’Étoiles, au contraire, on s’intéresse bien à tout le processus de chute du personnage de Papa, en nous montrant bien les évènements qui y ont contribué. Le fait que ça passe par le prisme du chien et de son regard naïf n’empêche pas pour moi d’y voir une critique de l’environnement dans lequel le personnage évolue. Si ce manga fait effectivement l’éloge du personnage capable d’accepter ce sort, il n’est pas malgré tout un encouragement à la renonciation, bien au contraire.

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