L’enfer d’un mangaka (suite) : L’Homme sans talent

L’Homme sans talent (Munō no hito)
de Yoshiharu Tsuge
(1986  – 2006, Ego Comme X)

Faut-il raconter l’histoire? Ce manga commence par la fin. « Pour finir, je suis devenu marchand de pierres. » Marchand de pierres… peut-on imaginer métier plus dérisoire? Difficile de tomber plus bas. Dès la première planche, l’auteur nous met dans une situation tellement absurde et désespérée qu’elle en devient poétique. Sinon comique.

Pourtant il n’y a pas de quoi rire : le héros, si on peut l’appeler ainsi, est un mangaka qui ne dessine pas, dépressif, sans ressources, et qui fait semblant de s’en sortir en imaginant les professions les moins rentables qui soient : marchand de pierres, porteur de gens (?!?), marchand d’appareils photos bricolés. Parfois, il ne concrétise même pas son pauvre projet, mais le laisse à l’état de rêve, renonçant à la première difficulté.

On le suit, pas à pas, de mésaventure en mésaventure, visiter des moins losers que lui, pas tellement pour solliciter leurs conseils foireux, mais plus pour philosopher et justifier ainsi son inactivité. Ce qui le renvoie perpétuellement à sa propre inutilité. Ces passages sont les plus drôles, ou les plus poétiques : une vraie cour des miracles, faite de personnages étranges, à la limite du fantastique, tel cet oiseleur, dont la silhouette fait penser à corbeau prêt à prendre son envol.

Les différents chapitres qui constituent le recueil de l’Homme Sans Talent ont la même tonalité cafardeuse, et il ne faut pas être soi-même trop morose pour les lire. Car décidément, entre l’Homme Sans Talent, de Yoshiharu Tsuge, et Journal d’une Disparition, de Hideo Azuma, je commence à me demander si mangaka n’est pas un job qui rend dépressif ! En effet, alors qu’il est apparemment un mangaka reconnu, il refuse obstinément de dessiner la moindre page, même harcelé par sa femme, même sollicité par des admirateurs qui le retrouvent dans sa misérable cahute. Non, il préfère se forger une sorte de destinée à l’envers, celle d’un loser absolu qui ne laisserait aucune trace en ce monde. Un chef d’oeuvre de vie inutile. La perfection du rien. Et les pierres, qu’il (ne) vend (pas) et qu’il appelle oeuvres d’art, alors même qu’aucun sculpteur n’y a posé la main, symbolisent l’effacement définitif de l’artiste.

 Le recueil se referme sur une note apaisée, après un conte peut-être plus noir (mais plus contemplatif, si c’est seulement possible) que les autres : celui du mendiant poète qui se dépouille du moindre bien matériel, et meurt en expirant un dernier haiku, chef d’oeuvre éphémère et microscopique.

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13 Responses to L’enfer d’un mangaka (suite) : L’Homme sans talent

  1. ego comme x says:

    Bonjour,
    vous serez peut-être intéressé de lire cette interview de Yoshiharu Tsuge :
    http://www.ego-comme-x.com/spip.php?article549

  2. Marle says:

    Mais ou est ce que tu trouve ce genre de manga ? Je cherche comme un fou dans mes librairies mais pas moyen. Le seul qui reste sur est Internet. En tout cas ça donne vachement envie.

    • Mackie says:

      Hello, dans ma ville j’ai deux librairies indépendantes, dont une spécialisée en BD, bien achalandées. Sinon, de passage à Paris je vais chez Junku, rue des Pyramides. Enfin, j’ai la chance d’avoir une belle médiathèque près de chez moi, ou je vais chaque semaine.

  3. le gritche says:

    Découvert en médiathèque comme la majorité de mes lectures: il faut dire que même si les politiques d’acquisitions en médiathèque (et leur indexation informatique) sont aberrantes sous plusieurs aspects, il y a du bon choix.

    Je ne vois pas le héros comme un mangaka qui n’écrit pas: c’est avant tout un marchand de pierres même si le rapport avec son activité est ambigue. Enfin, tu as très bien décrit son comportement: on a l’impression que ce type ne veut ni couler ni s’en sortir de la façon que lui intime la société. J’ai du pas mal oublier, mais j’avoue que ce one-shot m’a touché, intrigué (où veut-on en venir ?) et joué avec mes nerfs. La triste histoire du moine ne m’a pas du tout semblé une note apaisée; je la trouve un peu glauque (sans péjoration), un aperçu fataliste de la vie qui ne semble pas fournir de solution pour le héros, ni d’éclairage puissant sur ce one-shot. Ca laisse une drôle de sensation en bouche, et c’est pas plus mal. Que pensez-vous du petit dossier parlant de ce genre de manga psychologique globalement méconnu en france ?.

    • Mackie says:

      Je ne sais, pas, de que dossier parles-tu?

      S’agissant du dernier chapitre, je dis « apaisé » dans le sens où une forme de sérénité transparaît dans cette histoire de poète mendiant. Effectivement, la situation est matériellement glauque, on le voit se vautrer dans un fossé et se chier dessus, mais le détachement total dont fait preuve le mendiant renvoie aux anachorètes, ces religieux qui renonçaient à tout par amour de Dieu. C’est loin de représenter un idéal pour moi, mais dans l’optique de l’auteur, terrifié par la moindre contrainte matérielle, totalement dépressif (l’auteur se décrit dans le narrateur), cela ressemble à une forme de libération, un absolu, le mendiant étant poète, il crée jusque dans la mort, et fait de sa vie une forme d’art, extrême certes, mais oeuvre d’art quand même. Le dépouillement comme mode d’expression ultime.

  4. Leafar says:

    J’ai beaucoup moins aimé ce manga. je suis vraiment resté sur ma faim et j’ai trouve que la poesie n’était pas si présente, elle voulait etre trop montré pour fonctionner. C’est bien dommage à mon gout.

    • Mackie says:

      Je comprends. Le rythme, lent, le ton, dépressif, peuvent déplaire. Je n’ai pas adoré, mais j’ai été sensible à cette petite musique, et au dessin, qui témoignent d’une voix discordante dans la production manga habituelle. C’est à signaler. Bon, iIl est vrai que dans le genre tragi-comique, j’ai quand même préféré le Journal d’une disparition, de Hideo Azuma.

  5. Benoit Joly says:

    Je croit deviner qu’au delà de la recherche d’une oeuvre sensible, sinon (je vais plus loin) d’une « oeuvre » tout court; c’est d’un témoignage sur un mode de vie ou d’existence, tragique, très certainement malgré l’apparence; qu’il sagit.

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