Enfin terminé : Monster


Monster
de Naoki Urazawa

Japon : 1994-2001
France : 2001-2005, Kana; 18 volumes
Nouvelle édition « de luxe » en cours, 9 volumes

Alors que paraît, en ce moment, une nouvelle édition de luxe de l’intégrale (en savoir plus), je viens juste de terminer la lecture de la série dans sa première édition française. J’ai mis le temps ! A noter que je ne suis pas trop fan du nouveau visuel de couverture, un peu tristoune, avec les cadres dorés; le visuel d’origine était bien plus connoté polar. C’est à travers 20th Century Boys que j’avais découvert l’oeuvre de Naoki Urasawa, alors que j’étais en pleine phase d’initiation au manga d’une manière générale, et j’en étais resté abasourdi, sous le choc d’une histoire aussi complexe et prenante. Puis vint Pluto, série en cours, et je commençais en parallèle, progressivement, la lecture de ce fameux Monster.

L’histoire
(Attention : ce qui suit est le résumé du premier tome.)

1986, Düsseldorf, Allemagne. Tout sourit à Kenzo Tenma : étudiant boursier venu du Japon, il est devenu un brillant neurochirurgien à l’Hôpital Mémorial Eisler, grâce à sa dextérité hors du commun. Il est fiancé à la jolie Eva Heinemann, fille du Directeur de l’Hôpital. Ses patients lui vouent une reconnaissance sans bornes, tandis que ses collègues l’admirent ou le jalousent.

Mais derrière cette situation quasi idyllique, Tenma dissimule une personnalité hantée par le doute. Alors qu’il aurait dû prendre en charge un modeste artisan d’origine étrangère, arrivé aux urgences, il accorde la priorité à une personnalité médiatique arrivée juste après. Confié à un chirurgien moins doué, le travailleur immigré meurt. Tenma, lui, reçoit  des félicitations publiques. Pour Eva et le directeur Heinemann, pas de problème : « chaque vie n’a pas le même prix« . Tenma comprend que le renom et la situation financière de l’hôpital passent avant la vie des patients.

Peu de temps après, Tenma se retrouve confronté au même dilemme. Aux urgences arrivent deux enfants, des jumeaux, le petit Johann blessé à la tête par une balle, et Anna en état de choc. Leurs parents adoptifs ont été assassinés. Quelques minutes plus tard, le maire de Düsseldorf est amené, victime d’une attaque cérébrale. Mais cette fois, il résiste aux pressions. Persuadé de pouvoir sauver l’enfant, Tenma décide de tenter l’opération que tous jugent impossible. Il désobéit aux ordres, et confie le maire à une autre équipe. L’enfant survit. Mais pas le maire. Pour la direction de l’hôpital c’est une catastrophe. Tenma est sanctionné. Bien entendu, Eva le plaque.

Puis tout bascule :  quelques jours plus tard, le directeur Heinemann et deux autres cadres de l’hôpital sont retrouvés morts. Empoisonnés. Dans le même temps, le petit garçon se réveille, et s’enfuit de l’hôpital, avec sa soeur. La police soupçonne un assassinat politique : les parents adoptifs étaient des réfugiés d’Allemagne de l’Est. Mais l’enquête n’aboutit pas, et avec le temps l’affaire est abandonnée.

1995. Kenzo Tenma est devenu chirurgien en chef de l’Hôpital Mémorial Eisler. Il opère avec succès un cambrioleur, renversé par une voiture. Le commissaire Runge, de la police fédérale, révèle à Tenma que ce cambrioleur est  impliqué dans une affaire de meurtres en série, dont le point de départ serait l’affaire des jumeaux, en 1986. Plusieurs couples ayant adopté des enfants originaires d’Allemagne de l’Est ont été retrouvés assassinés, les enfants ayant chaque fois disparu… Tenma fait le rapprochement, et devine que Johann, l’enfant qu’il a sauvé neuf ans plus tôt, est le monstre qui se cache derrière cette ténébreuse affaire…  Mais selon le commissaire Runge, c’est Tenma lui-même qui est suspect numéro un.

Bouleversé par cette révélation, et poursuivi par la police, Tenma décide de retrouver Johann, pour le tuer… et pour prouver sa propre innocence.

Ce que j’en pense
J’ai été immédiatement happé par cette histoire. Grand lecteur de polars et de thrillers, j’ai retrouvé dans Monster tous les ingrédients que je recherche dans ce type d’intrigue :
- un personnage auquel je m’identifie, projeté par ses choix au coeur d’une affaire qui le dépasse ;
- un « méchant » charismatique, séduisant, et terrifiant à la fois ;
- une affaire aux multiples facettes, à la fois de enquête policière, thriller, et récit d’espionnage ;
- un background historique qui a pour moi une résonance particulière, étant originaire de RDA ;
- une galerie de personnages réalistes, attachants et complexes, dont les motivations différentes les font agir chacun selon des choix cohérents ;
- un suspense terrible, qui distille les révélations au compte-goutte, et réserve de nombreuses surprises et retournements de situation.

Je me suis aussi beaucoup amusé à relever de nombreux clins d’oeils, parfois explicites, parfois peut-être seulement dans mon esprit torturé, à des personnages de films, de séries ou d’autres mangas bien connus.

Kenzo Tenma : un hommage à Tezuka?
L’hommage est explicite avec la série Pluto, directement adaptée d’un épisode d’Astroboy ; mais le personnage de Kenzo Tenma m’est apparu comme un premier hommage explicite à Osamu Tezuka :
- c’est un chirurgien de génie, capable de réussir les opérations les plus délicates ;
- il place l’intérêt des patients  au-dessus de toute considération de carrière, ce qui le met à l’écart d’une société matérialiste et égoïste – en cela, Kenzo Tenma est un successeur de Black Jack ;
- Il s’appelle Tenma, comme le savant mystérieux, « père » inventeur d’Astroboy.

Un autre personnage de Monster est peut-être une référence directe à Tezuka : c’est le bon docteur Leichwein, soutien indéfectible de Tenma, qui ressemble un peu trop au « professeur Moustache », personnage récurrent dans l’oeuvre de Tezuka, pour que ce ne soit qu’une simple coïncidence?

D’une façon plus générale, je retrouve dans Monster de nombreux thèmes qui m’ont déjà intéressé dans les mangas de Tezuka : humanisme, pacifisme, antiracisme, non-violence, foi en la science vecteur de progrès, dénonciation de la corruption. La question de l’antiracisme n’est pas du tout secondaire dans Monster : Tenma est un étranger, et à plusieurs reprises il trouvera aide et compréhension auprès des communautés immigrées, notamment  les turcs. En situant son histoire en Allemagne contemporaine, Naoki Urasawa place son intrigue dans un contexte politique et historique chargé, impliquant d’anciens services secrets de l’ex-RDA ou de la Tchécoslovaquie, mais aussi des mouvements nostalgiques du IIIème Reich. Je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler le mystère, mais certains épisodes font directement écho à ce passé trouble.

L’influence des films et des séries policières
Cela dit, l’intrigue de Monster demeure avant tout policière, et m’a fait penser à la série américaine « le Fugitif » (et au film qui en est tiré). Le docteur Tenma renvoie en effet au docteur Kimble, accusé à tort de meurtre, et qui, pour prouver son innocence, se retrouve sous les feux croisés de la police et des vrais coupables. J’ai également pensé à « la Mort aux Trousses« , et à « l’Homme qui en savait trop« , deux films d’Alfred Hitchcock que j’adore.

La police est incarnée par le fascinant commissaire Runge (qui ressemble énormément à l’acteur Martin Landau, de « Mission Impossible« , voir image ci-contre), tandis que le « monstre » est incarné par  un jeune homme à gueule d’ange, l’énigmatique Johann. Et comme une bonne vieille série télévisée policière, Monster multiplie les chapitres qui sont autant de nouvelles intrigues parallèles, avec de nouveaux personnages secondaires et pléthore de rebondissements.

Ces épisodes sèment autant de fausses pistes que de vraies révélations, et un des grands plaisirs que j’ai éprouvés à cette lecture est le sentiment de me perdre dans un labyrinthe de suppositions, d’hypothèses, de complots et de mensonges. Il faut accepter ce principe pour bien apprécier Monster.

Le rôle des enfants est également au centre de Monster. Il n’y a pas seulement les jumeaux. A tort ou à raison, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à certains films fantastiques, où des enfants sont possédés par des esprits démoniaques, que ce soit « l’Exorciste« , ou « le Village des Damnés« , par exemple. Ou encore au livre d’Henry James, « le Tour d’Ecrou » (roman psychologique aux lisières du fantastique, où deux enfants orphelins sont sous l’emprise d’adultes maléfiques).

D’une façon générale, tous les personnages de Monster sont  dotés d’une forte personnalité.  J’ai juste un peu moins d’attachement au personnage d’Anna adulte. Ayant lu Monster après 20th Century Boys, je n’ai pu m’empêcher de la rapprocher de Kanna, la fille de Kenji Endo. Par rapport à son frère Johann, et même à Eva Heinemann, l’ex-fiancée de Tenma, je trouve qu’elle est trop « pure » et manque peut-être de profondeur. Mais je chipote : elle est quand même rudement jolie, et ses apparitions ont au moins le mérite d’apporter un peu de séduction à un univers extrêmement sombre.

Le dernier point qui m’a séduit, et que je souhaiterais évoquer, c’est le décor. L’Allemagne, puis la République Tchèque telles que les dessine Urazawa, apportent une dimension quasiment gothique à l’atmosphère déjà noire de Monster. Quartiers aux ruelles sombres, maisons anciennes aux escaliers qui grincent et aux portes mystérieusement closes, montagnes, châteaux, villas et villages sont autant de décors fortement connotés et propices à l’angoisse et au cauchemar. Prague est notamment un décor idéal pour faire travailler l’imagination.

C’est finalement à cause de cet ensemble d’ingrédients parfaitement dosés, qui m’ont toujours plu dans les romans et les films  policiers, d’espionnage ou de fantastique, que j’ai adoré Monster. Sans parler des aspects qui m’ont évoqué mes propres origines (mais ça, c’est intime, alors chut). J’admire Urasawa comme un formidable conteur, et j’attends la suite (Pluto, et l’intriguant Billy Bat) avec impatience.

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13 Responses to Enfin terminé : Monster

  1. Vins says:

    j’ai eu les 2 premiers de l’édition deluxe à Noël et il est vrai que les couvertures sont assez spéciales mais gardent quand même un certain style. Je suis assez fan du grand format même si c’est aussi un peu plus chiant à prendre en main. Ca doit être mon côté collectionneur. :p

    Pour ma part, Monster est un manga assez symbolique puisque c’est avec lui que j’ai découvert Urasawa et c’est aussi probablement mon 1er seinen. Grace à ça m’est venue l’agréable prise de conscience que le manga pouvait offrir des histoires plus complexes et profondes que les shônen que je lisais habituellement.

    L’histoire m’avait effectivement aussi rappelé Le Fugitif (pour les autres par contre je pèche par mon inculture :p).

    Et ton billet est un rappel à l’ordre pour me dire que je dois sortir ces 2 tomes de ma pile de mangas à lire et me replonger dans cette histoire dont j’ai oublié plein de choses. :)

  2. Vlenk says:

    La bande annimée a pris le pari d’adapter quelques scène de Monster en Live
    dans le deuxième épisode de Raconte-Moi un Manga
    —> http://www.dailymotion.com/video/xdy5jl_raconte-moi-un-manga-2-monster_creation

  3. Pingback: Pluto, Bakuman : updates | Les chroniques d'un newbie

  4. Audrey says:

    Histoire palpitante, personnages aux personnalités variées : on lit le premier, on lit les suivants ! Quelle imagination a cet auteur, d’où tire-t-il une telle inspiration ? En tout cas, merci Mackie de m’avoir fait découvrir cette série !

  5. Manu says:

    Je confirme le commentaire ci dessus, c’est effectivemment une histoire très riche en rebondissements, beaucoup de suspense, des personnages et un background super intéressant…

    Je la redecouvre avec beaucoup de plaisir!

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  9. Bidib says:

    j’étais déjà tenté par ce manga… maintenait j’ai hâte de m’y plonger !

    • Mackie says:

      Pour moi, à ce jour, c’est le meilleur qu’ait réalisé Urasawa – je ne suis pas le seul à le penser :-)
      Mais Billy Bat prend des directions qui me semblent prometteuses également.

  10. Pingback: Zipang | Les chroniques d'un newbie

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