Kirihito : humain, (pas assez) humain

Kirihito (Kirihito Kanka)
d’Osamu Tezuka

Shôgakukan, 1970-1971 – Delcourt, 2005-2006
4 volumes


L’histoire

(NB : Ce qui suit est un résumé du premier tome – et peut révéler des aspects relatifs au dénouement.)

Le professeur Tatsugaura, qui brigue la présidence de l’Ordre des Médecins, s’apprête opportunément à publier un important rapport sur la maladie de Monmo, qui touche les habitants du village reculé de Inugamisawa, et se manifeste par une déformation rapide du squelette, faisant ressembler les malades à des « hommes-chiens » puis entraînant souvent la mort. Tatsugaura a besoin que son rapport soit favorablement reçu, pour appuyer sa candidature. Or, il défend la thèse que la maladie de Monmo est d’origine virale, et oriente toutes les recherches de son équipe dans cette direction. Seul, le docteur Osanai Kirihito doute de cette thèse. En effet, aucun élément ne semble l’étayer pour l’instant. Osanai se demande s’il ne s’agit pas d’un empoisonnement, dû à un agent toxique présent dans l’alimentation ou dans l’environnement. Le problème, est qu’Osanai est fiancé à la jolie Izumi, fille d’un lobbyiste qui soutient Tatsugaura. En outre, Osanai fait partie de l’Association des Jeunes Médecins, qui supporte une autre candidature…

C’en est trop pour l’ambitieux professeur, qui décide de se débarrasser d’Osanai. Sous prétexte d’étudier la maladie in vivo, Osanai est envoyé sur place, dans le village d’Inugamisawa, où il est aussitôt pris en charge par les autorités, et chargé de « soigner » les malades de Monmo. Fatalement, à leur contact, il finit par développer lui-même la maladie… Porté disparu, Osanai est rayé des cadres de la médecine. Atteint par la maladie, il est gravement défiguré et doit fuir… Mais il est enlevé par des truands puis conduit à un riche homme d’affaires Taïwanais, qui organise des orgies et des spectacles clandestins, où les hommes-chiens sont très appréciés…

Au fond du trou, comment Osanai Kirihito fera-t-il pour reconquérir son humanité? Quelle voie devra-t-il prendre : celle de la vengeance, ou celle de la rédemption?

Ce que j’en pense :
Kirihito
fait partie, avec La femme insecte, Ayako, Barbara et MW, des mangas de style gekiga d’Osamu Tezuka. Univers adulte, érotisme, violence, préoccupations sociales, morales, sinon politiques, le tout ancré dans un univers réaliste et contemporain. Kirihito se passe dans le milieu médical, mais déborde vite du cadre pour partir dans les directions habituelles de son auteur : l’humanisme, le respect de la différence, l’amitié entre les peuples. Le dessin est de la même veine gekiga : inégal, souvent sérieux, voire rigide, il se lâche parfois dans des fulgurances graphiques qui montrent Tezuka au meilleur de sa créativité.

L’histoire et les personnages :
Le manga est construit de façon assez déroutante. Au début, il se concentre sur le conflit Tatsugaura/Osanai, dans le milieu clos du monde hospitalier, que Tezuka décrit avec son ironie habituelle. C’est bien entendu intentionnel. Kirihito annonce Black Jack, autre attaque au vitriol du monde médical. Comme il l’avoue lui-même, en postface : « Comment voulez-vous situer un drame dans le milieu médical sans parler du despotisme et de l’ambition effrénée? Il s’agit d’un univers tellement fermé… » Et de fait, dès la fin du premier tome de Kirihito, l’histoire semble vouloir s’échapper à tout prix de cet univers étouffant (couloirs sans fin, blouses blanches, lumières crues) auquel Tezuka donne des apparences de labyrinthe, jusque dans la construction des planches (j’y reviens plus loin).

Du départ en forme de thriller médical, l’histoire prend ensuite la direction du roman d’aventures picaresques, avec une suite de péripéties qui emmènent les héros en Afrique du Sud, en Chine (Taïwan), au moyen-orient… Dans une interview, Tezuka reconnaissait à propos de Kirihito que : « les auteurs disent souvent (…) que les personnages leur échappent, et ça arrive aussi dans les mangas. Quand j’écrivais Kirihito (…) Osanai a commencé par errer de sa propre initiative. J’avais prévu à l’origine que tout se passerait dans un cercle restreint, mais l’hstoire a pris un tour imprévu avec l’arrivée de nouveaux personnages, alors j’ai finalement lâché la bride et laissé le héros agir selon sa propre trajectoire. Il s’avère que malgré tout, il a réussi à affronter les épreuves l’une après l’autre, et à mener l’histoire jusqu’à son dénouement. » (traduction personnelle de l’anglais. Source ici).

Cette « liberté » accordée aux personnages, et au fil narratif, entraîne d’importantes variations de rythme et d’intensité, certaines scènes ressemblant à du remplissage entre deux climax. En cela, je comparerais Kirihito non à un film de cinéma, comme on le fait (moi y compris) d’habitude, mais plus volontiers à une symphonie, avec ses moments de calme et ses moments de pure exaltation. Il y a vraiment du Beethoven chez Tezuka. Le thème principal se déploie, enfle, retombe, digresse, varie, avant de prendre une hauteur de vue qui permet de considérer finalement l’oeuvre dans son ensemble, pour mieux mesurer le chemin parcouru.

Celui-ci aborde des sujets bien ancrés dans leur époque. On est en 1970, et le Japon se remet à peine de troubles sociaux et politiques, lorsque le scandale de Minamata est révélé au grand public. En résumé, il s’agit d’une intoxication au mercure qui, pendant des années, avait affecté les habitants de la baie de Minamata, suite aux rejets industriels d’une usine polluante, entraînant la maladie dégénérative de Minamata. Cette maladie renvoie à celle de Monmo, décrite dans Kirihito, et à l’aveuglement des autorités médicales. Le sujet est également au centre du manga Les vents de la colère, bien que dans un sens beaucoup plus ouvertement politique.

Enfin, et peut-être surtout, Kirihito reflète les préoccupations morales et spirituelles d’Osamu Tezuka lui-même. Bouddhiste convaincu, Tezuka donne à certains personnages une dimension étonnamment chrétienne, sans toutefois omettre de critiquer au passage la rigidité morale des bien-pensants. Dans le tome 1, une scène située lors d’un colloque à l’université de Johannesburg montre les réactions des participants face à la maladie de Monmo : « il ne fait pas de doute que ceux qu’elle frappe montrent leur nature inférieure jusqu’au bout de leur âme, en devenant des démons… Jésus-Christ, viens en aide à ces malheureux…«   Malgré cette critique à peine voilée de la religion chrétienne, le parcours d’Osanai Kirihito (dont le nom même évoque le Christ, Kirisuto en japonais) ressemble fort à un évangile. Frappé par la malédiction, tenté par la vengeance, Osanai trouve la rédemption en Palestine, en exerçant la médecine pour soigner les plus pauvres, qui l’accueillent comme un sauveur, malgré sa différence. C’est ensuite l’exemple du personnage d’Helen Freeze, une bonne soeur frappée par la maladie, qui affronte son destin avec courage en se référant explicitement au Christ souffrant pour les péchés des hommes. Des passages de la Bible (notamment de l’Evangile de Matthieu) sont cités in extenso.

On pourra ne pas être réceptif à ce message-là. Mais Tezuka le transcende, par son humanisme, et va encore plus loin : il nous pose la question de ce qui constitue un être humain. Son apparence, ou ses actes? Osanai (Osamu?) n’est pas assez humain pour le regard d’autrui, peut-être, mais il est humain par ses choix.

Le dessin
Comme je l’ai évoqué plus haut, Kirihito alterne les scènes de « remplissage », hâtivement dessinées, avec les scènes spectaculaires, dans lesquelles Tezuka révèle enfin toute sa puissance créative. Le trait change de forme, avec des dessins très schématiques, très ligne claire, lorsque d’autres sont très fouillés, et inhabituellement hachurés pour le style de Tezuka. Et il y a là certaines planches parmi les plus audacieuses qu’il ait dessinées.

C’est le cas pour souligner la construction inhumaine et labyrinthique de l’hôpital (cf planche plus haut). C’est encore plus explicite lorsqu’il s’agit de décrire la psychologie des personnages, comme cette planche en spirale montrant le professeur Tatsugaura en proie à l’angoisse de voir ses projets machiavéliques réduits à néant. Dans cet exemple, simplissime mais magistral, le sens de lecture reflète la déstabilisation dont Tatsugaura est la proie.

Admirez également celle-ci, où le docteur Urabe, un ami d’Osanai Kirihito, sombre brutalement dans la schizophrénie, en proie à des tensions contradictoires et à la terreur de l’anéantissement. A cet instant, Urabe, qui croyait avoir fait ce qu’il fallait pour aider son ami, mais rongé par sa propre culpabilité, reçoit en pleine face la révélation de la conséquence de ses actes, et de son impuissance à  y faire face. La planche devient totalement instable, le visage se réduit à une paire de lunettes qu’un couteau vient trancher, laissant exploser un flot de sang. Ne reste plus, d’Urabe, qu’une paire de lunettes cassées. Et l’univers demeure définitivement tordu, déformé.

Je pourrais multiplier les exemples, par exemple lorsqu’il s’agit de scènes érotiques, qui sont fréquentes. Oh, c’est un érotisme stylisé, comme on le rencontre dans Barbara ou encore La femme insecte. Donc un érotisme naïf, sinon prude, qui fera sourire les lecteurs d’aujourd’hui. Tezuka recourt à la métaphore, ou à des silhouettes, comme des ombres chinoises, ce qui est, à mon avis toutefois, quand même bien plus élégant que des scènes explicites avec mosaïques de rigueur.

C’est dans les scènes d’action que Tezuka se révèle encore à son meilleur. Alternant alors les plans d’ensemble et les plans rapprochés, il remet sa casquette (enfin, son béret!)  de metteur en scène pour nous donner l’illusion du 24 images par seconde… Mais trêve d’explications, je crois que la planche ci-contre à droite est assez expressive.

En conlusion :
Si Kirihito n’est pas exempt de défauts, et n’atteint pas la rigueur d’Ayako, ni même de La femme insecte, sans parler de ses chefs-d’oeuvres Bouddha ou les Trois Adolf, il possède tout de même assez d’attraits pour entrer la catégorie des oeuvres les plus intéressantes et les plus originales de Tezuka. Comme dans une sorte de laboratoire, l’auteur  expérimente, ose, et ne nous cache rien de son passionnant processus créatif. L’oeuvre est proposée en l’état, foisonnante, baroque, comme une sorte de work in progress, dont le lecteur est partie prenante, avec sa propre imagination.

Et comme l’histoire est justement captivante,  riche en morceaux de bravoure, et en émotions fortes, cela fonctionne. En tous cas cela a marché avec moi. Je ne peux que vous encourager à tenter, vous aussi, l’expérience.

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8 Responses to Kirihito : humain, (pas assez) humain

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  2. Sirius says:

    C’est pas l’œuvre de Tezuka qui m’a le plus marqué mais c’est sûrement celle qui joue le mieux avec l’agencement des planches comme tu le montres bien. Bouissou a d’ailleurs utilisé pas mal d’exemples issus de Kirihito pour illustrer ses analyses.

    • Mackie says:

      oui, ça m’est revenu en l’écrivant, et ça montre bien à quel point Tezuka a contribué à dynamiser (dynamiter!) la planche. il y a indéniablement de meilleurs dessinateurs que lui, mais comme metteur en scène, et comme conteur, il n’y a pas beaucoup de mangakas à son niveau.

  3. le gritche says:

    Bravo pour cette cette critique pointue avec laquelle je suis assez d’accord, bien que je n’ai pas saisi les baisses de régime côté dessin (ou j’ai passé outre). Rah, j’ai vraiment besoin de lire les 3 Adolf et Bouddha !

  4. Pingback: Ayako, d’Osamu Tezuka | Les chroniques d'un newbie

  5. Vins says:

    C’est vrai qu’ici on sent qu’il s’est fait plaisir dans l’experimentation graphique. :)

    Marrant ce Tatsugaura m’a un peu rappelé le directeur de l’hôpital et supérieur de Tenma dans Monster par son côté malsain, son mépris de la vie humaine et sa soif de reconnaissance dans le milieu … Et si le Dr Tenma est bien à la base un clin d’oeil à celui d’Astro Boy, le périple de Kirihito m’a rappelé d’une certaine façon celui du héros de Monster, tous deux étant amenés à faire des rencontres les confrontant à divers aspects de la nature humaine qui les amènent parfois à une réflexion sur eux-mêmes et sur leur vocation … Simple hypothèse mais connaissant l’influence de Tezuka sur Urasawa, ça me semble pas forcément aberrant. :D

    Autre rapprochement plus fantaisiste et peut-être plus douteux concernant l’apparence de Kirihito qui m’a un peu fait penser à un compagnon de Luffy (One Piece) dans sa forme humanoïde (lui a en quelque sorte subi le processus inverse : de l’animal à l’humain), il a également été discriminé vis-à-vis de son apparence et … il est aussi docteur. ;D

    En tout cas jusqu’à présent, je regrette pas mon incursion dans l’univers du maître (même si j’ai pas pris trop de risques non plus …). Affaire à suivre donc !

    Et mieux vaut tard que jamais mais article bien sympa !

    • Mackie says:

      Pour One Piece je ne sais pas, j’ai lu une fois les cinq/six premiers tomes. Pour Monster, oui, d’une certaine manière Urasawa (et Nagasaki, qui était déjà à l’oeuvre, bien qu’il ne soit pas crédité) sont depuis longtemps dans le recyclage hommage à Tezuka. Cela se vérifie encore une fois avec Billy Bat, d’ailleurs, mais j’en reparlerai d’ici peu.

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