Quand le manga prêchait la révolte : les Vents de la colère

Les Vents de la Colère
de Tatsuhiko Yamagami

(1970 – Delcourt : 2006)

L’histoire :
1970. Gen Rokkôji est un adolescent naïf, idéaliste et ouvert d’esprit, mais issu d’une famille traditionaliste et militaire. Son père est un « héros » de la seconde guerre mondiale, qui vit à l’ancienne, comme un féodal. Son frère aîné est un jeune élève officier patriote et plein d’avenir. Voulant voler de ses propres ailes, Gen quitte la maison familiale et s’installe à Tokyo, sans un sou en poche. Il se fait embaucher dans une petite maison d’édition comme employé à tout faire.

C’est alors que plusieurs évènements lui font découvrir la réalité sinistre du pays où il vit. D’abord, c’est un des ses anciens professeurs et plusieurs camarades de lycée qui sont arrêtés par la police, parce qu’ils sont allés sur l’île de Déjima, où est parquée au secret une population de villageois dégénérés, victimes d’une pollution chimique. Puis, en pleine rue, il assiste, impuissant, au meurtre d’un étudiant par la police, juste parce que ce dernier faisait la quête pour une association gauchiste. Enfin, c’est son employeur, l’éditeur chez qui il travaille, qui lui raconte le terrible secret de l’ïle de Dejima…

Dès lors, Gen en sait trop. Il est le témoin de ce qu’il ne fallait pas savoir : un secret d’Etat impliquant la collaboration du gouvernement, dominé par l’extrême-droite nostalgique de l’Empire, avec les services secrets américains… En pleine intervention au Viet-Nam. Obligé de fuir et de se cacher, il va de découverte en découverte, et tel Icare, il se brûlera les ailes au contact d’une vérité insoutenable.

Ce que j’en pense :
Une bombe. Un brûlot. Un manga dont on ne sort pas indemne, qui fait changer radicalement le point de vue sur un Japon  tenaillé par des pulsions traditionalistes et négationnistes, qui s’illustrent encore aujourd’hui, peut-être plus que jamais, dans les années 2000.

Dès le début de l’histoire, l’auteur prend le parti de s’éloigner de la vérité historique, et d’inventer un présent uchronique, c’est-à-dire, à l’instar d’un V pour Vendetta, ou d’un Ikigami, de décrire un Japon possible, si les évènements avaient tourné juste un peu différemment. Un Japon où l’extrême-droite contrôlerait, dans l’ombre, le pouvoir, en liaison avec la CIA et le Pentagone. Invraisemblable? Voire. Car ce présent-là n’est pas si éloigné de la vérité, si on le replace dans le contexte historique. En 1970, on n’est que deux ans seulement après les émeutes estudiantines qui avaient mené les jeunes japonais, révoltés contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, contre les scandales à répétition (le drame bien réel de la pollution de Minamata), contre la traque par la police d’Etat des militants de gauche et des syndicalistes, et contre la guerre au Viet-Nam. Mouvement étudiant durement réprimé, jusque dans le sang. Un peu comme si notre Mai 68 avait laissé des dizaines de morts sur le carreau.

Tatsuhiko Yamagami décide d’aller jusqu’au bout de la logique. Auteur réputé du style Gekiga – le style manga réaliste et sérieux, il nous livre un récit cauchemardesque, raconté à travers les yeux d’un étudiant auquel tout le monde peut s’identifier. Un héros malgré lui, ce Gen, pur et fragile, si seul mais prêt à aller jusqu’au bout.

Cette oeuvre a profondément marqué les lecteurs de l’époque – il faut savoir que c’était lu par des adolescents, bien que le manga gekiga était destiné à aborder des sujets préoccupant plutôt les adultes. A croire que la sensibilité des jeunes japonais était plus ouverte, à l’époque, au sujets brûlants de l’actualité, notamment politique. On peut s’interroger sur la réception qu’une telle oeuvre aurait auprès des jeunes, si elle était publiée aujourd’hui… Quand on sait qu’au contraire, les mangas nationalistes et négationnistes (cf. l’Art de la guerre, de Kobayashi) rencontrent maintenant un effrayant succès… Pas très kawaï, tout ça…

Le propos, soutenu par un scénario implacable et remarquablement construit, est illustré par un dessin apparemment rond et fluide, plutôt destiné à des récits sympathiques ; mais tel un Osamu Tezuka, dont l’influence se fait clairement sentir, Tatsuhiko Yamagami s’appuie sur un trait d’une grande fluidité, un découpage cinématographique percutant (cf. planche ci-contre) et des références graphiques à Brueghel, à Hokusai et au film noir Hollywoodien, à travers des citations hallucinées et d’une grande maîtrise.

A signaler que certaines scènes sont d’une violence crue et éprouvante, mais jamais gratuite : elles illustrent la brutalité du monde décrit par l’auteur. Et l’absence d’échappatoire à cette violence.

Aujourd’hui, peut-on lire un tel manga et y être sensible? Oui, mille fois oui, si on a un tant soit peu de conscience morale, d’ouverture d’esprit et de curiosité pour l’histoire de notre monde. Et de fait, les Vents de la colère ont, avec le recul, pris un statut de classique, parfois prophétique, et universel, comme le 1984 de George Orwell, pas moins.

Bref, un chef-d’oeuvre absolu. Qui vous hantera longtemps.

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