La Femme Insecte, d’Osamu Tezuka

La Femme Insecte (Ningen Konchû Ki)
d’Osamu Tezuka

(1970 – Casterman, 2009)

L’Histoire :
La Femme Insecte, ainsi s’intitule le premier roman de la jeune, belle et talentueuse Toshiko Tomura, également renommée comme actrice et designer. Tout lui sourit : elle remporte un prix littéraire, le tout-Tokyo la réclame. Mais le soir de la remise du prix, son son ancienne colocatrice, apprentie écrivain elle aussi, est retrouvée pendue. Coïncidence? Un jeune journaliste mène l’enquête, mais trouve la mort peu après. Peu à peu, le voile se lève sur l’étrange personnalité de Toshiko : séductrice, manipulatrice, fausse ingénue, elle vampirise hommes et femmes autour d’elle jusqu’à leur voler leur propre personnalité. Est-ce elle, la femme insecte, qui use à merveille de l’art du mimétisme jusqu’à refléter le cynisme et la cruauté du monde qui l’entoure, ou bien sont-ce ces hommes et ces femmes, les insectes, irrésistiblement attirés par sa lumière, jusqu’à se brûler les ailes?
Ce que j’en pense :
La Femme Insecte est un Tezuka atypique : publié en 1970, alors que le mangaka est bousculé par la jeune génération du style gekiga, Tezuka s’essaie au manga « sérieux », avec sujet de société et description des rapports sociaux dans le Tokyo contemporain. Les rapports homme-femme, la sexualité, l’argent, le pouvoir, l’économie, les médias, le monde culturel, la création artistique, tout ces sujets sont abordés dans un portrait de femme arriviste et sans scrupule, à l’image d’une société en pleine mutation : le Japon qui entre dans l’ère ultra-libérale, qui découvre sa puissance économique et qui remet en cause – en apparence tout du moins – ses valeurs ancestrales.

Et c’est assez réussi, non comme un brûlot contestataire – comme a pu l’être, la même année 1970, le chef d’oeuvre gekiga de Tatsuhiko Yamagami,  Les Vents de la Colère, mais bien à la manière toute personnelle de Tezuka, avec humour, détachement, et un sens aigu de l’observation des rapports humains. Un regard… d’entomologiste.

On peut lui reprocher de ne pas s’engager politiquement, de ne pas dénoncer, ou alors de façon superficielle, les mécanismes des pouvoirs politiques et de l’argent, mais là n’est pas son propos. Les descriptions des milieux d’affaires, médiatiques et culturels sont pour lui un contexte général, qui rendent possibles l’irrésistible ascension d’une femme insecte, certes, mais surtout qui servent de prétexte à explorer l’âme de ses personnages.

On peut lui reprocher également une certaine misogynie, ce qui n’est pas entièrement faux, mais après tout, les personnages masculins de cette histoire ne sont pas particulièrement séduisants, et si la belle Toshiko les manipule, les trompe et même… les tue, c’est pour mieux leur ressembler, et s’approprier leur pouvoir et leur argent. Le personnage finit même par émouvoir, sorte de femme-enfant totalement dénuée de morale et de repères, qui ne se vit qu’à travers les autres. Une paumée, qui n’arrive pas à comprendre l’amour, qu’elle confond avec l’admiration, et avec la séduction qu’elle ne conçoit que comme un rapport de force.

Tezuka multiplie les scènes érotiques, mais arrive à les rendre belles, poétiques, parfois psychédéliques, et use de la métaphore visuelle pour préserver sa propre pudeur, et celle du lecteur japonais. Calmez-vous donc, c’est loin d’être du hentaï!

Le dessin est joli, surtout quand Tezuka nous montre la belle Toshiko à longueur de pages. Il est toujours aussi efficace, usant de la litote, de la métaphore, et découpant la page avec une grande liberté, sans que ce soit jamais au détriment du rythme et de la lisibilité. Il s’autorise même certaines audaces bien dans l’air du temps, assez « années 70″, que ce soit dans les décors, dans les corps, et bien sûr, comme je le disais, dans les corps-à-corps.

Le format moyen du livre rend agréable la lecture de ses plus de 350 pages. Cependant, je ne peux m’empêcher de redire à quel point l’absence de cohérence dans l’édition de son oeuvre intégrale, dispersée entre huit ou neuf éditeurs français, rend son suivi difficile et déroutant pour le fan que je suis.

La Femme Insecte, sans être un chef-d’oeuvre, ni un très grand cru, est plus qu’une curiosité : un roman graphique intéressant, en tant que jalon dans l’évolution de l’art d’Osamu Tezuka, témoin d’une époque, et une fois de plus, dessinateur de premier plan.

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16 Responses to La Femme Insecte, d’Osamu Tezuka

  1. shinmanga says:

    je n’ai pas encore lu cet ouvrage de Tezuka. Je suis, il faut bien l’avouer assez en retard sur la lecture de sa production. Je regrette comme toi la dissémination de son oeuvre. Petite question, à la lecture de ce titre, ressens tu un Tezuka aimant ce style ou pas?

    • Mackie says:

      Je pense que Tezuka est lui-même un caméléon, capable de se couler dans n’importe quel genre sans perdre sa personnalité… ici comme ailleurs, Tezuka fait du Tezuka, avec persévérence, comme une fourmi… un mangaka insecte?

      Je trouve Tezuka très à l’aise dans le genre « gekiga », mais ce n’est pas du pur gekiga. C’est la réponse du maître aux élèves qui avaient cru le dépasser… la Femme Insecte n’est pas son meilleur, il sera encore plus grand dans le genre « gekiga à la sauce Tezuka » avec Barbara, et surtout Ayako.

  2. Ffenril says:

    On peut déjà être heureux, même si l’oeuvre de Tezuka est répartie entre 8-9 éditeurs, qu’autant de ses oeuvres sortent traduites en France :) C’est quand même loin d’être ce qui se vend le mieux ^^’

    … Et faut que je lise ça, je l’avais déjà vu en rayon ~

    • Mackie says:

      tu as raison, mais pour certains de ses meilleurs mangas, le sens de lecture français, avec les planches imprimées à l’envers… (la vie de bouddha, l’histoire des trois adolf…)

  3. le gritche says:

    Ayant déjà lu Ayako, Black jack et quelques volumes de Phénix, j’étais prêt à m’enfiler ce morceau mais avec un peu d’appréhension: c’est que parfois les schémas narratifs me laissaient un petit gout bizarre dans le gosier, et peut-être que l’histoire serait trop longue pour ce qu’elle vaut et émaillé de répétition. En fait ça passe très bien: l’héroïne fait naitre des sentiments ambivalents chez le lecteur et Tezuka montre les choses sans donner de leçon lui-même, du moins il me semble que c’est peu didactique dans mon souvenir. J’espère que la sortie de ce volume sous cette belle édition a mis le nom de tezuka en exergue, car c’est bien beau de prétendre que tout le monde le connait, mais quant à savoir s’il est lu…

    • Mackie says:

      Tout le monde le connaît pour Astro, et pour le fait qu’il est presque systématiquement cité comme influence majeure par la plupart des mangakas. Quant à savoir s’il est lu… Le fait est que même ces oeuvres destinées au public enfants (Astro, Princesse Saphir, le Roi Léo…) sont réédités dans des collections pour… jeunes adultes. Chez les libraires, il est présenté sur des rayons (manga adulte), et donc à part des shonen et même des seinen… quand il est présent. A la Fnac de chez moi, il y a tout Naruto, One Piece ou Death Note, sur quatre étagères de mangas, mais on ne trouve rien de lui !

  4. Leafar says:

    je n’ai pas lu celui la… mais je me suis fait un petit cycle tezuka récemment.
    je conseil gringo (oeuvre non terminé mais brillante).

    • Mackie says:

      Je n’ai pas encore lu Gringo. Merci du conseil. Parmi les mangas qu’il n’a pas eu le temps de finir, il y a aussi Ludwig B, une biographie romancée de Beethoven, dont il n’a pu faire que deux volumes… absolument remarquables. Que de regrets…

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  11. Billet qui donne enfin des réponses à mes questions . Merci

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