Fû Rin Ka Zan – le Sabre des Takeda

Le Sabre des Takeda (Fû Rin Ka Zan)
de Yasushi INOUE

1955 – Picquier, 2006 (trad.française)

L’histoire :
Epoque Sengoku, 1543. La guerre fait rage entre les grands féodaux. Shingen, daimyo de la province de Kai et maître du clan Takeda, est en lutte permanente contre ses puissants voisins, les clans Suwa et Nagao. Il prend à son service Yamamoto Kansuke, un obscur bushi, petit, difforme, borgne et boiteux, et déjà âgé, mais qui possède une volonté hors du commun et une remarquable intelligence. Infaillible dans son jugement, Kansuke devient vite indispensable à Shingen, qui lui confie la charge de stratège dans sa guerre d’expansion territoriale. Allant de succès en succès, Shingen doit affronter bientôt le plus puissant de ses ennemis : Kenshin, du clan Tagao. Avec l’aide du rusé Kansuke, réussira-t-il à le vaincre, et à s’ouvrir la voie royale vers Kyoto et le pouvoir suprême?

Shingen Takeda

Mais un autre ennemi se dresse également face à Shingen : lui-même. En effet, son ambition militaire n’a d’égale que sa soif de conquêtes… féminines. Et Kansuke (cf. image à droite) se retrouve à gérer les relations entre les concubines de son maître, lui dont le physique repoussant l’ont empêché d’être aimé…

Contre toute adversité, Kansuke s’accroche à son rêve : hisser haut la bannière des Takeda, qui porte la devise de Sun Tzu : rapide comme le vent (), silencieux comme la forêt (Rin), dévorant comme le feu (Ka), impassible comme la montagne (Zan). Et s’il le faut, pour cela, donner sa vie.

Fiction ou réalité?
Le Sabre des Takeda est un roman historique très populaire de Yasushi Inoue, qui fut également l’auteur de plusieurs récits ou biographies (de Confucius, de Gengis Khan). Il nous plonge dans  un épisode très célèbre de l’histoire japonaise : la rivalité entre Shingen Takeda et Kenshin Uesugi au 16ème siècle, deux chefs de guerre dont les armées se sont affrontées à cinq reprises, sur le champ de bataille de Kawanakajima, ni l’un ni l’autre n’obtenant définitivement la victoire.

Shingen fit du clan Takeda un des plus puissants de l’époque, et il aurait bien pu unir le Japon sous sa bannière, s’il n’était décédé prématurément, en pleine campagne contre Nobunaga et Tokugawa, et sur le point des les battre. Comme souvent avec les grands conquérants, « l’empire » Takeda ne lui survécut pas, notamment à cause de l’incompétence de son fils et successeur. Le clan Takeda fut vaincu, et c’est Tokugawa qui entra dans l’histoire comme unificateur des provinces japonaises. La légende veut qu’apprenant la mort de Shingen, Kenshin ait pleuré, regrettant son ennemi le plus valeureux.

Yamamoto Kansuke

Mais le Sabre des Takeda n’est pas une biographie de Shingen. Le personnage principal, c’est cet étrange Kansuke, l’un des généraux de Shingen, dont on sait peu de choses : mentionné dans les chroniques historiques du clan Takeda, il est cité comme auteur d’un traité de stratégie militaire inspiré de Sun Tzu, et on lui attribue un rôle important à la quatrième bataille de Kawanakajima, où il trouva une mort glorieuse, chargeant l’ennemi sabre au clair, à plus de 60 ans, se sacrifiant pour protéger Shingen.

Cette histoire est celle que retient la tradition, mais les historiens discutent de sa véracité. Certains doutent même que Kansuke ait réellement existé. Mais peu importe : le Kansuke du roman est aussi vivant et vrai que peut l’être un être de papier. Le récit prend la forme d’une fresque, qui s’étale sur plus de 10 ans, l’auteur ne s’arrêtant qu’à certains épisodes clés, mettant en lumière le rôle de Kansuke dans l’ascension du clan Takeda.

La mort de Kansuke

Le style, pur et concis, fait la part belle aux détails significatifs, et survole le reste, brossant par petites touches le portrait d’un homme hors du commun, aussi petit physiquement que grand moralement. Kansuke fascine par son caractère obstiné, capable de décisions fulgurantes face à l’adversité, et cherchant de tout son être à se forger un destin. Kansuke est un battant : petit et faible, il transcende sa condition et réussit à endosser le rôle de leader, tout en restant dans l’ombre. Il vit la gloire par procuration, agissant secrètement pour la plus grande gloire de son maître. Difforme et puceau, c’est aussi par procuration qu’il vit l’amour fou, à travers la relation entre Shingen et la belle Yubu, princesse et concubine. La vénération qu’il voue à Yubu, aussi forte que sa fidélité à Shingen, témoigne de manière émouvante de son besoin éperdu de reconnaissance, et lui donne une raison de vivre. Jusqu’à son dernier souffle, il n’aura de cesse de tendre vers la perfection, c’est-à-dire vers la victoire. Mais le plus touchant, dans ce portrait haut en couleurs, est la découverte progressive que le facteur humain peut tout faire échouer. Obsédé par le but qu’il s’est fixé, Kansuke doit néanmoins composer avec l’imprévu.

Ainsi construit, le récit se présente comme un lent crescendo vers une apothéose, une fin de légende, qui laisse enfin  à Kansuke le droit d’entrer, lui aussi, dans l’histoire. Le personnage de Kansuke, qu’il soit réel ou fictif, a définitivement frappé l’imaginaire japonais, et on peut le rencontrer dans les récits, les images, les estampes, et aujourd’hui le roman, le cinéma ou la télévision. Si Shingen est le héros de plusieurs films, dont le grandiose Kagemusha, d’Akira Kurosawa, Kansuke a lui aussi eu l’honneur d’être incarné à l’écran, notamment par le célèbre acteur Toshiro Mifune, dans le film Fûrinkazan (en anglais : Samuraï Banners – cf. image ci-dessous), et plus récemment, dans deux taiga drama de la chaîne NHK. Kansuke fait également son apparition dans des jeux vidéo, en particulier Civilization IV.

En revanche, plus curieusement, aucun anime ni manga n’a encore pris possession de ce personnage si charismatique. J’imagine pourtant avec envie ce qu’un Hirata, ou un Ishinomori auraient pu en faire. La lecture du roman d’Inoue s’apparente d’ailleurs, pour moi, à celle d’un manga. Rythmé, percutant et sans fioritures, les scènes d’anthologie ou d’introspection se succèdent sans temps mort, et ce Sabre des Takeda se dévore littéralement, page après page. Avec une pointe de regret, le livre refermé : que l’histoire s’arrête là. J’aurais voulu qu’elle continue encore et encore, au-delà de ce qu’une vie d’homme, fut-elle celle d’un héros de soixante ans, est capable d’accomplir. Kansuke, qu’il ait existé ou non, est vivant. Rencontrez-le.

This entry was posted in archives, livres and tagged , , , , , , , , , , , . Bookmark the permalink.

2 Responses to Fû Rin Ka Zan – le Sabre des Takeda

  1. Pingback: Pour deux euros, t’as Tanizaki | Les chroniques d'un newbie

  2. Pingback: Enquêtes à l’ombre des cerisiers, de Saikaku | Les chroniques d'un newbie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>