Plus forte que le sabre : la légende de la femme-sumotori?

Plus forte que le sabre (Kairiki No Haha)
d’Hiroshi Hirata

Paru au Japon en 1993
Delcourt, 3 volumes -  vol.2 : 12/01/2011

Pitch officiel : Voici le destin d’une famille de samouraïs au 16ème siècle, vassale de l’un des plus puissants clans de l’ère des provinces combattantes. Une famille en fait guidée par une femme, Hisa, qui insuffle à son époux (un guerrier) et à ses enfants une philosophie de compassion pour tous les êtres humains et la nature. Dès le jour de ses noces, avec cet homme qui ne voit pas plus loin que le bout de son sabre, Hisa affirme son caractère et son extraordinaire force morale. Mais une femme est-elle en mesure de transformer un guerrier mal dégrossi en véritable homme d’honneur ?

Traduction personnelle et tendancieuse : Hisa est un sumotori femelle qui bute tout et tout le monde. Elle mène son mari par le bout du pénis nez, et dirige le clan d’une main de fer dans un gant de soie. Eduquée selon les valeurs les plus strictes du bushido, elle montre l’exemple par son sens de l’honneur et de l’équité, et en distribuant des taloches à qui ne l’aurait pas bien compris, pour bien faire rentrer le message. Pigé?

Ce que j’en pense :
Plus forte que le sabre
est une intéressante variation sur ce thème déjà maintes fois abordé par Hiroshi Hirata : le bushido. Et un approfondissement aussi. Car je vous rassure tout de suite : ne vous fiez pas aux apparences, malgré ce que semble dire le titre, et le pitch officiel des éditions Delcourt, Plus forte que le sabre n’est PAS un manga de sabre féministe. Hiroshi Hirata féministe, et puis quoi encore ! Lui, le maître autoproclamé (et incontesté) du gekiga, dont le talent et l’insipration furent loués par Mishima, n’a absolument rien de féministe. Et ce n’est pas le personnage étonnant de Hisa qui va changer la donne : grande taille, force herculéenne, maîtrise du sabre, courage physique et code de l’honneur, mais aussi orgueil et préjugés (on dirait un film)… pour simplifier, je dirais que Hisa est un samouraï dans un corps de femme, et qu’elle est l’incarnation parfaite du bushido. A part le fait que par-dessus le marché elle assume le rôle de mère et de maîtresse de maison, on imagine mal personnage plus viril.

Le véritable sujet de Plus forte que le sabre, au fond, c’est encore et toujours le bushido, avec ses grandeurs et ses servitudes. Dans ce volume 1, on suit la chronique du clan Shimizu, famille noble de la région d’Izu, vassale de Hojo Ujiyasu, seigneur de la guerre de l’ère Sengoku. Le récit présente les aspects les moins reluisants d’une campagne militaire au 16ème siècle : alors qu’entre les clans tous les coups sont permis, les vassaux (comme les Shimizu) ou les roturiers sont soumis aux pires conditions : misère, famine, meurtres, pillages. Pour survivre, nombre de clans quittent la voie du bushido (le code de l’honneur) pour se livrer eux-mêmes à la piraterie, et dans presque tous les cas, sont obligés d’écraser le peuple sous l’impôt et les obligations militaires.

Hirata recourt au personnage quasi-fantastique de Hisa, jeune femme à l’âme pure et au physique de sumotori, capable de renverser (au sens propre) les situations les plus compromises, pour incarner les valeurs perdues du bushido. Ce qu’elle enseigne à son mari, c’est comment revenir sur la voie du guerrier. Elle montre l’exemple à tous : aux hommes du clan, donc, mais aussi aux femmes, en apprenant à ces dernières comment se défendre contre les soldats, les bandits et les déserteurs. Hirata s’intéresse également (un peu) au sort des petites gens, dont Hisa, puis son mari, deviennent les défenseurs. Mais sans remettre en cause l’idée d’inégalité entre les castes : faut pas exagérer.

Comme toujours chez Hirata, le cadre historique est magistralement rendu. Aucun détail, que ce soit dans le dessin ou dans les gestes, n’est omis. L’intrigue est prétexte à suivre ce qui ressemble à un quasi-documentaire. Que ce soient les scènes militaires ou les scènes intimes, tout est vrai, et très cru : violence, sexualité, et même une scène d’accouchement. Mais Hirata ne s’interdit pas certaines fuites dans la fiction la plus stylisée : le combat de Hisa, seule, nue et sans armes, contre une dizaine de soldats armés jusqu’au dents est juste… invraisemblable. Traversée de part en part par plusieurs coups de sabre, elle survit et en sort victorieuse ! Même pas mal ! Au moins, on sait ce que veut dire le titre. L’outrance de cette scène remet en cause le réalisme de l’ensemble. De même, les dialogues (en tous cas, leurs traduction) frôlent régulièrement le ridicule. Le style est ampoulé, les termes très recherchés, comme s’ils n’étaient pas réels, mais rapportés par un vieux conteur au langage surrané.

Paradoxalement, cela donne une saveur inattendue à l’ensemble : j’ai l’impression, en lisant Plus forte que le sabre, de voir un vieux film de sabre, justement, mélangeant héroïsme, grandiloquence, truculence et combats chorégraphiés. On essaie de nous vendre cette histoire comme un Hirata nouveau, plus modéré, plus féministe (haha!), mais finalement, cela reste du très classique. Réalisme historique et personnages de légende, le cocktail est connu, mais toujours aussi efficace. Pourvu qu’on aime le genre, ce qui est mon cas.

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3 Responses to Plus forte que le sabre : la légende de la femme-sumotori?

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