Enquêtes à l’ombre des cerisiers, de Saikaku

Ceci est ma première chronique de l’année 2013, que je vous souhaite heureuse et riche, ainsi qu’à vos proches et à ceux que vous aimez. Comme vous l’aurez constaté, j’ai pris mon temps depuis la dernière publication du blog, presque deux semaines. Les vacances sont finies, il est temps de me remettre au travail : la pile de mangas à lire, ou pas encore chroniqués, s’est dramatiquement accrue. Mais je m’aperçois aussi que cela fait longtemps que je n’ai pas parlé de livres, et ça tombe bien car j’en ai lus quelques-uns dont trois que je ne peux que vous conseiller, pour commencer 2013 sur une note optimiste. Il s’agit bien entendu de romans japonais, cette précision juste pour rappeler qu’il m’arrive aussi, certaines fois, de m’intéresser à des écrivains d’autres pays, hein. Mais bon, on en parlera une autre fois, peut-être.

Ah oui et je me dois de vous présenter des excuses. Pourquoi ? Parce qu’il y a quelques semaines, je vous proprosais de choisir le prochain livre japonais que je devais lire et chroniquer, parmi une liste sous forme de sondage sur la page facebook du blog. Le livre que vous aviez placé en tête était La déchéance d’un homme, d’Osamu Dazai. Or, je dois l’avouer piteusement, j’ai bien essayé, j’ai commencé, mais j’ai arrêté au bout de quelques pages. Un quart du livre à peine. Je passe certainement à côté d’un classique de la littérature japonaise du XXe siècle, qui, soit dit en passant, a même fait l’objet d’une adaptation récente en anime (et par le studio Madhouse, en plus). Mais bon, voilà, j’ai trouvé ça pire que chiant. Ok, c’est un roman dépressif écrit par un dépressif, mais ça pourrait être écrit avec élégance, distanciation, ou férocité. Et même, pourquoi pas, avec humour. Au lieu de ça, c’est geignard, nombriliste, autocomplaisant, le type aligne les variations autour de la phrase « je suis une merde » et il a l’air d’aimer ça, enfin bref, non merci, j’ai trouve ça complètement insupportable. Je n’exclus pas que mon jugement soit excessif mais je n’ai pas pu aller plus loin. Donc je ne peux pas vous en faire une chronique objective. Et assez râlé, pour repartir sur un bon pied, je zappe directement sur le premier des trois livres évoqués en début de texte.

Enquêtes à l’ombre des cerisiers
(Honchô ôin hiji)
de Saikaku
première « édition » en 1689
traduction René Sieffert
POF , 1990

Saikaku a écrit au 17ème siècle, après l’avènement des shoguns Tokugawa, plusieurs recueils de contes et de récits en prose, inventant les nouveaux genres de littérature populaire : le roman d’amour (érotique ou non), le récit d’aventures et de guerre, et surtout il est le premier à décrire les moeurs et la vie quotidienne d’une nouvelle classe sociale émergeante : la bourgeoisie. C’est à ce dernier genre que se rattache les Enquêtes à l’ombre des cerisiers, et non au genre policier comme son titre le laisse croire. Les dites enquêtes sont certes des comptes-rendus d’affaires judiciaires, mais il y est rarement question de meurtres ou de crimes crapuleux. La plupart du temps, il s’agit de conflits d’intérêts à propos d’héritages, de divorces, de dettes, d’arnaques en tous genres, mettant en scène des gens ordinaires, et se terminant devant le juge de la ville, nommé par l’administration shogunale. Bien sûr, il s’agit de procédures simplifiées, et traditionnelles. Les jugements eux-mêmes ne se basent que rarement sur l’investigation, mais reposent sur les témoignages des cités à comparaître, et sur le « bon sens » du juge, ce qu’on appelle aujourd’hui l’intime conviction. Dans les cas les plus graves, il recourt à la « question », euphémisme qui désigne la torture ; parfois le jugement se termine par une exécution capitale.

Ce qui m’a principalement intéressé dans ces enquêtes c’est qu’elles permettent de se plonger dans le contexte de l’époque, et de découvrir comment vivaient les gens, ce qui les motivait, ce qui les hantait aussi, pour la vie ici-bas mais aussi pour la vie après la mort. Sexe, argent, convoitise sont les principales motivations des justiciables. Mais l’obsession de se préparer à mourir honorablement est également très présente. C’est aussi une étonnante galerie de portraits hauts en couleurs : samouraïs abrutis, faux moines, paysans crédules, courtisanes, marchands avides, vielles femmes entremetteuses, filous de toutes sortes, mais aussi des gens simples, vertueux, prévoyants et altruistes. Bref, l’éternelle comédie humaine, tranplantée cette fois dans le Japon traditionnel, en pleine mutation vers une civilisation urbaine naissante. Les enquêtes sont enfin un bon moyen d’apprendre sur les traditions, les rites, les cultes, les croyances de l’ancien Japon.

Cela dit, la lecture n’est pas toujours facile. Le style est archaïque, souvent allusif, à la limite de la litote. Aucun texte ne dépasse les trois pages imprimées, et il y a près de 50 récits, commençant presque tous par la même phrase : « Jadis, dans un quartier de la ville » (la ville dont il est question est toujours Osaka, où vivait Saikaku), un peu comme notre « il était une fois » . Heureusement, le sens de l’anecdote et l’ironie sous jacente apportent de la variété au recueil. Et le traducteur, René Sieffert, propose une préface documentée et instructive, le replaçant dans le contexte historique et littéraire, avec une courte biographie de Saikaku.

La présente édition est complétée par un second recueil, posthume, intitulé Vieux papiers vieilles lettres, qui reprend les mêmes thèmes mais cette fois sous forme de lettres : Saikaku invente en quelque sorte la littérature épistolaire japonaise. A noter que l’édition est très belle, avec une couverture glacée en couleur reprenant une estampe de Hiroshige, et de nombreuses illustrations hors texte, reproduites d’après les gravures sur bois de l’édition originale de 1689, conservée à la Bibliothèque d’Osaka.

Il faudrait d’ailleurs dire un mot au sujet de l’éditeur : POF. Car cet acronyme qui ressemble aux célèbres PUF, signifie Publications Orientalistes de France, et se résume essentiellement à un seul individu, René Sieffert. Professeur de japonais à l’Ecole des Langues Orientales de Paris, il fonda les POF en 1971, pour publier près de 300 ouvrages, et il est connu des lecteurs français en tant que traducteur prolifique des grands classiques du moyen âge ou de l’ère Edo, tels que le dit du Genji ou les poèmes de Bashô, mais aussi de grands écrivains modernes tels que Kawabata, Inoue ou Tanizaki. Les POF se sont ensuite diversifiées à la littérature d’autres pays d’Asie, en incluant même la Russie.

Malheureusement, le catalogue de cet éditeur n’a pas été repris suite au décès de René Sieffert, en 2004, et encore diffusées quelques temps en co-édition par Verdier (quelques titres seulement), les POF ont définitivement disparu en 2011. Tout ce travail n’est plus aujourd’hui disponible qu’en médiathèque, ou au petit bonheur des bouquinistes et libraires d’occasion ! Sur le web, les livres d’occase ne sont pas donnés. Aussi, pour peu que vous vous intéressiez à la littérature japonaise, si vous tombez sur un de ces ouvrages, n’hésitez pas trop longtemps… Personnellement, c’est ce que je vais faire.

Dans les prochains jours, je vous parlerai de deux romans modernes : Kyoko, de Ryu Murakami, et Totto-Chan, de Tetsuko Kuroyanagi.

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9 Responses to Enquêtes à l’ombre des cerisiers, de Saikaku

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  5. Tama says:

    J’avais lu justement la déchéance d’un homme peu après avoir vu la version animée et je trouve que le personnage principal n’a pas tout à fait la même psychologie. L’anime le présente comme quelqu’un incapable d’éprouver quoi que se soit et qui se considère comme un monstre (donc non humain), le livre m’a plus semblé montrer un jeune homme qui ne comprend pas le monde dans lequel il vit et qui s’est confronté très tôt à son absurdité. Mais je comprends tout à fait que l’auto-apitoiement tout le long, sans remédier à la situation, à quelque chose qui tape sur les nerfs (sensation que j’ai eu avec « lettre au père » de Kafka). Le personnage se complait à sombrer, en essayant encore et encore de s’en sortir mais sans réelles convictions tout en cumulant lâcheté et pathétisme. J’ai trouvé la fin du livre un peu particulière comme si Dazai n’assumait pas tout ce qu’il avait pu écrire plus tôt.
    Je sais pas si c’est moi, mais j’ai toujours trouvé la littérature japonaise particulière (c’est moi où il y a beaucoup de livres avec des personnages principaux qui n’ont pas de noms ??).

    • Mackie says:

      pour ta question, je n’ai pas trop de recul mais je n’ai pas forcément cette impression. en tous cas pas tellement avec les modernes. peut-être qu’une certaine génération d’auteurs (Tanizaki, Dazai, Soseki) avait l’habitude de parler à la première personne, certains comme Dazai se spécialisant même dans ce qu’on apelle le « roman du moi », alias le shishôsetsu.

      quant à Dazai, je ne suis pas sûr de ré-essayer la Déchéance d’un homme tout de suite, je vais plutôt tenter son autre roman célèbre, les Cent vues du Mont Fuji.

      • Tama says:

        C’est possible…je me souviens que dans « Le pauvre coeur des hommes » de Sôseki, le personnage principal n’avait pas de nom et les autres c’était pas mieux (le maître, K, la femme du maître dont le prénom -Shizu- a été prononcé une seule fois). C’est sans doute un effet de style, mais ça me donnait l’impression que les personnages n’ont pas d’identité propre.
        Au niveau de modernes, je crois que le personnage principal de « park life » de Shuichi Yoshida n’a pas de nom également.
        Faut vraiment que je me remette à la littérature japonaise…

  6. Natth says:

    Un article très intéressant comme toujours. Cela fait un moment que je compte lire les oeuvres de cet auteur. Il est désormais possible d’accéder à trois de ses titres au format epub/pdf (http://librairie.immateriel.fr/fr/list/auteur-70021-saikaku/page/1/date). Je pense plutôt m’orienter vers cette option, même si je lirai sans doute le livre que tu as chroniqué. On le trouve encore à un prix raisonnable sur les sites d’occasion du net.

    • Mackie says:

      merci !
      attention, les éditions de Picquier et celles de POF peuvent se recouper, elles n’ont pas le même traducteur. je ne connais pas le travail effectué sur l’édition Picquier, pour le coup je ne peux pas la juger.

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