Bienvenue à Soil New Town

Soil
de Kaneko Atsushi

Japon : 2004, 11 volumes
France : 2011, Ankama

L’histoire
Un météore (une comète? autre chose?) file dans l’espace en direction de la Terre. Il traverse le ciel de l’archipel nippon, 1000 ans avant notre ère, alors qu’un groupe d’humains se livre à un mystérieux rituel chamanique.

Aujourd’hui, cet endroit s’appelle Soil New Town, petite cité-dortoir qui aligne ses pavillons coquets aux impeccables décorations florales. Il ne s’y passe jamais rien, bref, c’est le bonheur. Mais alors que le météore y refait son apparition, voilà que tout part en vrille. Une famille disparaît sans laisser de traces. Et un policier aussi. De gigantesques cônes de sel sont trouvés ça et là. Un pylône électrique est tombé, entraînant une coupure générale. Des gens tuent des chats. Même les fleurs commencent à disparaître…

La police locale est dépassée. Deux officiers sont envoyés sur place, un ancien de la criminelle et une novice. Lui, macho, vulgaire et blasé, prend son job comme une routine où il n’y a rien à comprendre, juste à identifier le coupable. Elle, coincée, maladroite et toujours sur la défensive, farfouille compulsivement son bloc-notes à la recherche d’une explication. Découvriront-ils la vérité? Mais quelle vérité? Bienvenue à Soil New Town.

Ce que j’en pense
Dessin, histoire, personnages : dès que j’ai eu le manga entre les mains, j’ai été frappé par sa singularité. L’objet lui-même est séduisant. La couverture, avec sa représentation d’une famille modèle, souriante, qui regarde le lecteur comme si elle posait pour un photographe… Le fond bleu sombre, élégant, mais envahissant, donne un premier indice du malaise qui va suivre. Et l’ombre derrière le rideau… Une page de garde en calque donne une tonalité SF que confirme la première page couleur, celle du météore traversant l’espace.

Ensuite, il y a ce dessin. Une ligne claire, sans ombres et presque sans trames. Une ligne tranchante, aux angles aigus, qui déborde du cadre,  pour s’échapper des cases trop bien ordonnées, alignées comme les pavillons de Soil New Town. La ville n’a pas grand chose de japonais en elle-même, sa banale modernité renvoie aux banlieues sans personnalité de toutes les villes modernes occidentales, ça pourrait être le New Hampshire, le Surrey, la Ruhr ou le Val-de-Marne, ce serait pareil. Mais très vite le cadre lui-même chavire, comme vu à travers l’objectif d’une caméra à l’épaule, mouvante, tremblante, décalée. Gros plans sur les visages, les mains, les pieds. Les attitudes. C’est de cette manière que nous découvrons les personnages : agités de tics, de manies, répétant les mêmes gestes et les mêmes mots, comme ce couple improbable de policiers, qui ont moins l’air de mener l’enquête que d’être menés par elle.

Le capitaine Yokoi, avec sa perruque, sa bedaine, son obsession des odeurs corporelles, ses remarques mysogynes et son insensibilité aux crimes sur lesquels il enquête, s’oppose frontalement au lieutenant Onoda, intuitive et hypersensible, mais bourrée de complexes sur sa féminité, sa jeunesse, sa timidité et son inexpérience. Yokoi prend un malin plaisir à la provoquer de manière vulgaire, avec des phrases du style « une enquête, ça se mène tranquillement en se grattant les couilles« .

Tous les deux débarquent dans une petite ville où tout le monde se connaît, mais où personne n’a envie de répéter les ragots à deux policiers de l’extérieur. Les habitants préfèrent s’en remettre à leur délégué, un étrange personnage qui résume à lui tout seul l’obsession sécuritaire et sanitaire de la ville : le plus important, c’est que les massifs de fleurs soient impeccablement entretenus, et qu’aucun « corps étranger ne profite de l’obscurité pour s’introduire chez nous« .

Pour compléter la tableau : des policiers locaux assez limités, un prof d’archéologie largué par ses élèves, des voisins qui médisent à l’envi, un ado renfermé aux prises avec ses hormones, une vieille qui fait peur, un travelo mythomane, et des écoliers trop curieux. Et d’autres encore, qui attendent dans l’ombre l’occasion de se manifester…

Ainsi présentés, les personnages apparaissent comme de simples marionnettes dans un drame qui ne fait que commencer, à la fois science-fiction, policier, fantastique et psychologique, et sur lequel ce premier volume n’apporte aucune réponse. A la façon de David Lynch dans Mullholland Drive, ou dans Twin Peaks, Kaneko Atsuhi donne dès le début assez d’indices signifiants pour laisser entrevoir la complexité de la trame, mais s’amuse à épaissir le mystère au lieu de l’éclaircir. Le drame du début (la disparition d’une famille), objet de l’enquête policière, devient très vite une simple pièce d’un puzzle bien plus vaste qu’on ne l’imaginait. Ce plaisir de se tromper, de se faire mener en bateau, tout en sachant pertinemment qu’à la toute fin, à l’ultime case du dernier volume, enfin on verra le puzzle achevé, voilà le signe d’un vrai grand récit, voilà ce qui me fait vibrer.

Le prochain volume paraîtra chez Ankama le 24 mars. Va falloir tenir.

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3 Responses to Bienvenue à Soil New Town

  1. Tata says:

    Hum… Ca donne envie, tout ça *ç* Tu chroniqueras la suite aussi? :3

  2. Pingback: Le meilleur du manga 2013 : guide ou almanach? les deux ! | Les chroniques d'un newbie

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