Kirihoshi, shonen sans lendemain

Kirihoshi
de Yuuki Nakashima
Shueisha,2005-2006
Glénat, 2009-2010
série « terminée » en 2 volumes.

L’histoire :
A l’ère Sengoku, les démons profitent de la guerre entre les seigneurs humains pour tourmenter les pauvres gens, et ourdissent un plan pour reprendre le pouvoir. Mais les Kirihoshi, chasseurs de démons, veillent. L’un d’entre eux, le jeune Rintaro, maîtrise  les pouvoirs psychiques et les techniques de combats à leur plus haut degré, bien qu’il ne le sache pas encore. Il va s’opposer, presque seul, à l’armée des démons qui possèdent hommes et animaux.

Ce que j’en pense :
Ce que j’aime, lorsque je vais acheter des mangas d’occasion dans les dépôts-vente, c’est d’être surpris. Tomber comme l’autre jour sur une quasi intégrale de Black Jack, état neuf, c’est une divine surprise, certes, mais là je sais que le contenu va me passionner. Ce n’est pas de cela dont je veux parler aujourd’hui. Non : avec l’occasion, j’aime acheter au hasard, sur une intuition, des titres dont je n’ai jamais, ou vaguement, entendu parler. Cela peut donner un vrai coup de coeur (Go West!), des découvertes passionnantes (Tengu), ou au moins intéressantes (Solarium). Bien sûr il y a les nanars (Plastic Little), qui, je dois l’avouer, font partie du plaisir coupable de l’achat. Et puis il y a les inclassables, ou alors ceux qui créent leur propre catégorie, comme ce Kirihoshi.

Nippon, ni mauvais, bien au contraire (j’ai déjà dû l’écrire celle-là – mais j’ai la flemme de vérifier), Kirihoshi est un shonen sympa mais ultra-classique, tellement peu original qu’il en deviendrait presque bizarre, comme une sorte de tutoriel de ce qu’il faut faire (ou ne pas faire) pour réussir un manga de baston, ou alors, un catalogue des ingrédients nécessaires à la réalisation d’un shonen, sauf que la recette n’est pas finie.

Effectivement, on y trouve tout. Le héros jeune padawan con-con mais sympa qui va apprendre à maîtriser ses capacités en affrontant des boss chaque fois plus balaises ; ses parents qui sont morts au combat pour lui sauver la vie quand il était bébé ; le vieux maître sage et rigolo, mesurant un mètre douze, croisement entre Yoda de Star Wars et Dohko de Saint Seiya ; la jolie soeur qui n’est pas sa soeur mais en fait son amoureuse à partir du tome 58 ; etc, etc… Rien à dire sur le dessin, certains décors plutôt fouillés (le temple-statue du début), le tout est assez standard, avec juste une manie un peu agaçante : les personnages ont tous de trop grands pieds.

L’intrigue? Au début, notre impétrant part à l’aventure, comme ça, chasser le démon au hasard des rencontres. Et bien entendu, il en rencontre tous les dix kilomètres, qui terrorisent le villageois sans défense et la petite fille en détresse. Vilains démons ! Les deux tomes sont une suite de combats avec des stre-mons de plus en plus costauds, ce qui est amusant à lire, pour peu qu’on ne soit pas trop critique avec ce genre de facilités scénaristiques. Le newbie en moi est bon public, donc ça passe. L’ennui, c’est aussi que ça casse, dès que ça commence à devenir intéressant, c’est-à-dire à la fin du deuxième volume… qui est le dernier.

Et oui. Kirihoshi est une série avortée, dont l’éditeur Jump, a décidé la fin en raison probablement d’un manque d’intérêt de ses lecteurs, selon les règles impitoyables que l’on découvre en lisant l’instructif Bakuman. Je ne connais pas les détails, mais Yuuki Nakashima s’est fait éjecter de la parution régulière, et d’après Glénat manga, a été réorienté vers une série enfantine dans V Jump (renseignements pris, il dessine désormais l’adaptation manga de Digimon Xros Wars). Le talent du mangaka a été reconnu puisqu’une licence à succès lui a été confiée ; pas suffisamment en revanche pour lui laisser développer sa propre série, ce qui se comprend au vu des raisons que j’énumère plus haut : manque d’originalité et de personnalité.

C’est quand même un peu dommage, car à y regarder de plus près, Kirihoshi n’était pas dénué de quelques commencements d’idées intéressantes : par exemple, les démons sont issus d’un mélange de folklore japonais et occidental, comme ce centaure, né d’un cavalier en armure possédé par un ghost noir ; ou encore la déesse Hanuman, reine des singes, dont le design est particulièrement réussi. Intéressante aussi, l’idée de situer l’intrigue au milieu de l’ère sengoku, cette période de l’histoire japonaise où le pouvoir était aux mains des seigneurs féodaux, les daimyos, qui se livraient une guerre sans merci. Le tout est agrémenté d’un humour parfois lourd, à d’autres moments parodique, se jouant des codes du shonen en envoyant des clins d’oeils appuyés aux amateurs du genre. Mais faute de pouvoir creuser plus loin ce sillon, Kirihoshi est resté à l’état d’esquisse, un shonen sans lendemain.

La question que je me pose donc, et à laquelle je n’ai pas de réponse, c’est pourquoi Glénat a publié ce « two-shots » (si j’ose dire), 5 ans après son arrêt en queue de poisson par Jump? Il n’y a plus de surprise, ce n’était pas une série en cours, Glénat savaient ce qu’ils faisaient. Leur réponse est tout de même ambigüe : « Avec le second volume de Kirihoshi, vous avez en effet le dernier tome de cette série malheureusement arrêtée très tôt. Nous avions nous aussi parié sur le talent de l’auteur, dont la maîtrise nous avait régalés. La décision d’arrêter, de l’éditeur original, ne nous appartient pas. L’auteur fut réorienté vers une série plus enfantine, pour le magazine V. Jump. Mais nous continuons à surveiller son actualité, s’il s’avère qu’il débute un nouveau titre. « 

Conclusion :
C’est une curieuse impression, au final, que laisse la lecture de ce manga inachevé. Une impression de gâchis, de rendez-vous manqué, de potentiel inexploité. Avec le temps, peut-être, Kirihoshi aurait fini par s’imposer, pour peu qu’on lui eusse laissé le temps de développer intrigue et personnages, et de corriger le tir. Sa parution même, et sa fin rapide, nous rappellent que le marché du manga fonctionne selon les règles impératives de l’offre et de la demande. Il en a été le témoin involontaire, ce qui me le rend, malgré ses défauts, profondément sympathique.

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4 Responses to Kirihoshi, shonen sans lendemain

  1. Gemini says:

    Parfois, avec les éditeurs français, il ne faut pas chercher. Ludwig B, Vampires, et Gringo sont bien des manga inachevés de Tezuka, après tout, et pourtant bien sortis en France.

    « le talent du mangaka a été reconnu puisqu’une licence à succès lui a été confiée »
    >> Au contraire, aurais-je envie de dire. Dernièrement, je m’étais amusé à cataloguer les pires manga sortis en France que j’avais pu lire, et plus de la moitié étaient des adaptations d’anime sans âme réalisées par des tâcherons.
    Au Pays du Soleil Levant, le chemin normal consiste à adapter un manga en anime ; quand l’inverse se produit, c’est généralement pour des raisons purement commerciales, et le travail est confié à un mangaka qui n’arrive pas à percer avec ses propres histoires, l’éditeur partant apparemment du principe que le poids de la licence garantie le succès du manga, que celui-ci soit réussi ou non. A ce jour, je n’ai lu qu’une seule adaptation d’anime convenable ; les autres sont bonnes à jeter…

    Les éditeurs font ce qu’ils veulent de leurs auteurs. Le pire, c’est souvent dans le Jump : tant que ça marche, la Shueisha oblige le mangaka à faire du remplissage à outrance, et quand le lecteur finit par se lasser par tout ce remplissage, l’auteur doit mettre un terme à son histoire, qu’il ait fini ou non (gros paradoxe). Ce qui donne des résultats comme Shaman King ou Death Note… En parlant de Death Note, Takeshi Obata était à l’origine à la fois dessinateur et scénariste, mais les manga qu’il écrivait n’ayant pas suffisamment bien marché, son éditeur l’oblige désormais à fonctionner avec un scénariste.

  2. Mackie says:

    Je comprends ce que tu veux dire, m’enfin, je t’ai déjà dit que je te trouvais trop dur avec Ludwig.B ! Un manga inachevé de Tezuka, ça se justifie quand même, et tu sais ce que je pense (du bien) de celui-là ;-)

  3. Plumy says:

    Ah oui, les titres avortés édités en france me laissent toujours pantoise, à se demander quelles ont été les raisons des éditeurs pour lancer ledit produit. Licence achetée dès le début à écouler, autre chose ? J’avais un autre titre dans le genre sur le bout de la langue et j’arrive pas à m’en souvenir… ( 2 posts, 2 références à ma mémoire de poisson, t’es gâté). (Et t’a vu, j’ai mis à jour ton lien, il m’a fallu QUE 2 mois, ça va ho).

    Du coup ça me fait penser aux titres qui au dessin, au résumé, ont l’air totalement bidon et sont totalement bidons et la on se demande pourquoi ce genre de truc sort sur le marché français tandis que des trucs géniaux restent coincés au japon. Ça donne parfois l’impression que ceux qui vendent ne savent pas exactement pourquoi ça se vend et du coup tâtonnent vachement et jouent sur la chance.

    Sinon dans le rayon des fins « avortés », la fin de shaman king est dans ce gout la : On lit, ça suit son chemin, et d’un seul coup bam, c’est fini au revoir. J’avais vraiment été déçue quand j’avais lue cette fin.

  4. PipZ says:

    Perso, je suis très très heureux que Glénat ait pris la peine de publier ces deux volumes, parce que sinon, ben j’aurais jamais découvert cette « série ». Par contre effectivement, découvrir que cette série s’arrêtait si tôt, oui ça c’était un grand moment de solitude.

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