Paranoïa Agent : de la balle, et de la batte

Paranoïa Agent
de Satoshi Kon et Seishi Minakami

Madhouse, 2004

Quelques semaines après la mort de Satoshi Kon, c’est encore avec un pincement au coeur que j’aborde son oeuvre, et Paranoïa Agent ne fait pas exception : même si c’est une série TV, elle est digne des Perfect Blue, Paprika, Millenium Actress et Tokyo Godfathers, en tous points.


L’histoire :

Tsukiko Sagi ne supporte plus la pression. Designer vedette d’une compagnie fabriquant des jouets, elle est célèbre pour sa dernière création, qui remporte un succès fou : la peluche Maromi, sorte de petit chien rouge aux gros yeux. En panne d’idées, elle est en proie au stress et à la jalousie de ses collègues. Un soir, rentrant chez elle, plus déprimée que jamais, elle est agressée par un mystérieux jeune garçon en rollers, armé d’une batte de base-ball tordue. Sous le choc, elle se renferme dans un état second, comme absente du monde qui l’entoure, mais aussi étrangement soulagée…

Deux inspecteurs, le vétéran Keichi Ikari et le jeune Mitsuhiro Maniwa, sont sur l’enquête. Ils se perdent en conjectures, quand le mystérieux « shonen bat » commet d’autres agressions, sur des victimes n’ayant apparemment aucun lien entre elles… Aucun lien, vraiment?

Ce que j’en pense :
Le ton est donné dès l’intriguant générique d’ouverture : les personnages sont présentés les uns après les autres (même ceux qui n’interviendront que plus tard dans la série), sur fond de paysages irréels et décalés, et rigolant de façon inquiétante. Je me suis demandé si les personnages, devinant que j’étais parti pour me triturer gravement les méninges, n’étaient pas tout simplement en train de se foutre de ma gueule.

De fait, les épisodes se suivent et ne se ressemblent pas, à un détail près (frappant, le détail) : le gamin à la batte, qui arrive toujours au moment où on l’attend, pour mettre un terme au suspense et aux souffrances du personnage: quand va-t-il me frapper? Les indices sont semés au fur et à mesure de cette série labyrinthe, dans le but recherché de perdre le spectateur, pour son plus grand plaisir. Mais plus on progresse, plus on se perd, plus on se demande si Paranoïa Agent n’est pas un exercice de style dont Satoshi Kon est le créateur inspiré, libre de toute entrave commerciale, et seul maître à bord (le producteur lui ayant laissé la clé avant de partir en courant).

Les épisodes se suivent, donc, et l’histoire semble partir en roue libre. La logique n’y est apparemment plus, y compris dans la trame narrative : les premiers épisodes sont une véritable enquête, menée par les deux inspecteurs, autour des victimes successives du shonen bat. ; tandis que les suivants ne sont plus des épisodes sur le shonen bat, mais dans l’univers de Paranoïa Agent, avec le shonen bat comme simple référence. Le sommet est atteint avec les épisodes 8, 9 et 10, où n’apparaissent plus les personnages longuement décrits auparavant. Sur le mode comique (mais d’un comique très noir), ils abordent successivement le thème du suicide et des otakus, puis celui de la légende urbaine et de la rumeur, et enfin de la création d’un anime (dont les membres du staff sont tués un par un!).

Après ces digressions, la série retombe sur ses pieds avec un dénouement qui re-convoque les personnages du début, dans une révélation finale pas si inattendue que cela, hélas, mais remarquablement amenée, et magistralement mise en scène.

Les indices proposés dès le début n’étant livrées que pour mieux nous perdre, la question centrale, qui nous taraude tout au long des treize épisodes, c’est : qui est le shonen bat?  « C’est un monstre enfanté par les temps modernes« …  « L’imagination est son terreau« … Ces réponses sont données par les protagonistes les plus proches de la vérité, et expliquent déjà tout, en quelques mots. Fruit de l’imagination, légende urbaine, ou mystificateur, le gamin à la batte est d’autant plus effrayant qu’il semble capable de tout : immortel, doué d’ubiquité, capable de traverser les murs, de se dédoubler… Mais existe-t-il vraiment?

Ce sont encore les personnages qui nous donnent la clé à la fin : « Acceptons la réalité telle qu’elle est« , dit l’inspecteur Ikari, et « il n’y a aucun intérêt à lever le mystère« , dit à son tour l’inspecteur Maniwa.

D’ailleurs, est-ce que vous voyez le dessin que forment les corps endormis, dans l’image suivante?

Une fois acceptée l’idée que tout ne sera donc pas expliqué, il reste la possibilité de recommencer le visionnage du début, afin de s’imprégner à nouveau de ce récit prenant, et de cette atmosphère si particulière, typique de l’oeuvre de Satoshi Kon : un mélange unique de thriller, de farce, d’hystérie, de satire sociale, de comédie, de drame psychologique… Le tout à la sauce psychédélique, avec perte de repères garantie, et manipulations du réel, jusqu’à ne plus savoir si ce qui est montré est réel, ou simplement fantasmé.

Paranoïa Agent est, en ce sens, la continuation de la manière dont Satoshi Kon raconte une histoire, déjà expérimentée avec Paprika, et Perfect Blue.

Mais le format série TV permet au réalisateur d’expérimenter de plus belle, autant avec les personnages et le récit, qu’avec le dessin et le design. Chaque épisode est en effet comme un one-shot, comme une histoire complète avec un dénouement, qui pourrait se laisser regarder indépendamment des autres. C’est particulièrement vrai avec l’épisode 8, totalement à part, assez incroyable et chef d’oeuvre d’humour noir. Bien sûr, tout le sel de la série s’apprécie avec la révélation finale, mais tout de même… Satoshi Kon s’amuse à débuter une nouvelle histoire à chaque épisode, en se concentrant sur un nouveau personnage à chaque fois, et chaque fois une nouvelle thématique. Tour à tour, sont abordés les thèmes : de la vie professionnelle stressante, de la vie scolaire (avec enfants pas innocents du tout), des liens entre police et yakuzas, et donc de la corruption, de la cruauté de la société envers les vieux et les exclus, du phénomène otaku, de la pédophilie, du dédoublement de personnalité, de la solitude urbaine, etc… Des épisodes entiers abordent également des sujets peu souvent abordés : le processus de la création d’un anime, l’impact des mangas et du jeu vidéo dans la société…

Expérimentation visuelle, aussi : dans certains épisodes, ou certaines scènes, Satoshi Kon change le design et le dessin pour mieux épouser les changements de perspectives, abandonnant le réalisme habituel pour un style plus enfantin, ou plus shonen. Premier exemple : quand l’enquête s’intéresse à un certain adolescent, fasciné par la fantasy et le jeu vidéo, les inspecteurs et le suspect se retrouvent transplantés dans un univers de fantasy, avec tous les clichés du genre : château, princesse, chevalier et monstres fantastiques. Second exemple, quand l’inspecteur Ikari se réfugie dans la nostalgie d’une société nippone harmonieuse et respectueuse de ses traditions ancestrales, il évolue alors dans un décor à deux dimensions, aux couleurs passées, et aux personnages schématiques et naïfs.


Du reste, la série fourmille de ces purs moments de créativité, et chaque instant fascine par son développement potentiel, par sa lecture à différents niveaux, et par les influences et hommages que Satoshi Kon rend au monde du manga et de l’anime : on peut, par moment, déceler des clins d’oeils à ses propres longs métrages (selon les moments, on pense plutôt à Perfect Blue, à Paprika ou à Tokyo Godfathers), ou à d’autres oeuvres comme Crying Freeman (le manga que lit un des personnages?) et bien sûr, c’est flagrant, à Katsuhiro Otomo : autant à l’auteur de Domu (nombreuses références qui m’ont frappé) qu’à celui d’Akira. J’ai également pensé, à plusieurs moments, à une série assez proche par son côté dérangeant et déroutant : Serial Experiments Lain.

Bien d’autres choses restent à dire ou à écrire sur une série aussi riche que Paranoïa Agent. D’autres visions sont nécessaires pour en apprécier tout le sel. Mais finalement, Paranoïa Agent n’est pas cette série incompréhensible que certains décrivent. Loin de là. Oui, c’est vrai que ça part en vrille par moments, mais Satoshi Kon fait preuve d’une hallucinante maîtrise dans le développement du récit, semblant perdre le fil pour mieux retomber sur ses pieds un peu plus loin. Et au fond, cette série reste avant tout un formidable thriller, dont les scènes angoissantes à souhait vous feront regarder la nuit en ville d’une autre manière. Si vous entendez un bruit de rollers, venant de l’ombre, ne vous retournez pas trop vite… Le shonen bat n’est peut-être pas bien loin…

 (l’opening le plus …paranoïque que j’ai vu?)

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11 Responses to Paranoïa Agent : de la balle, et de la batte

  1. hikaru-san says:

    Je garde vraiment une excellent souvenir de Paranoïa Agent, un animé que j’ai d’abord vu à la télé et dont je me suis procuré le collector avant même la fin de la diffusion.
    Satoshi Kon nous offre une belle critique satirique de la société japonaise perdant ses valeurs et ses repères .
    Même si ma mémoire n’est plus très bonne, je me souviens avoir particulièrement aimé les épisodes basés sur la schizophrénie ( qui rappelle inexorablement le sublime Perfect Blue ), le suicide collectif, l’animation japonaise et le moment où l’on apprend les causes de la perte de réalité dans l’esprit de Tsukiko ( j’avais un petit chien à l’époque, ça m’a rapproché du personnage).
    Paranoïa Agent et d’autres ( Millenium Actress, Perfect Blue…) nous montre une fois de plus à quel point Satoshi Kon était un génie, il va manquer à toute l’animation japonaise.
    Ton article m’a donné envie de regarder à nouveau cet animé, et son sublime générique d’ouverture extrêmement déroutant la première fois.

    • Mackie says:

      Je partage entièrement ton avis. J’ai bien aimé les épisodes dont tu parles. Celui des trois suicidés est tout simplement génial. Mais je n’ai jamais eu de chien, c’est pourquoi le twist final est pour moi le seul point discutable de la série.

  2. Faust says:

    Même si la fin m’avait déçu, je garde quand même de bons souvenirs de cet anime.
    La fin de l’épisode sur le suicide est d’ailleurs glaçante à souhait…
    Et l’opening est génial ;)

  3. Sirius says:

    Bon billet. Moi aussi j’ai apprécié les aspects créatifs et l’ambiance assez spéciale par moment mais j’ai été passablement déboussolé par le concept et les quelques épisodes sporadiques. A vrai dire j’avais pas tout saisi. Je pense que je n’étais pas tout à fait convaincu à l’époque où j’ai fait l’expérience de Paranoïa Agent et qu’il faudrait donc que je revoie tout ça plus attentivement.

    (HS : Je te conseillerai dans le genre de série que tu apprécies Boogiepop Phantom si tu ne l’as pas vue encore.)

    • Mackie says:

      Oui, Boogiepop Phantom figure sur ma liste. Merci.

      Pour Paranoïa Agent, je l’ai déjà dit, un des plaisirs est précisément de s’y perdre. J’adore les labyrinthes. Les films de David Lynch, Peter Greenaway, Alfred Hitchcock. Les romans de Patrick McGrath (notamment Spider). Et Neon Genesis Evangelion. Tout comprendre est fatiguant, souvent décevant, et une fois que tu as tout compris, as-tu envie d’y revenir? Le mystère ne doit pas toujours être révélé. Comme je le rappelle plus haut : « il n’y a aucun intérêt à lever le mystère », dit l’inspecteur Maniwa. Remplace le mot « intérêt » par le mot « plaisir ».

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  6. Wintermute says:

    Je tombe sur cette article aprè avoir cherché des infos sur « Les ailes grises ».
    J’ai visionné récemment pour la deuxième fois Paranoia Agent.
    J’ai repris une claque. C’est vraiment dense, et complètement génial.
    C’est blindé d’allusions, de détails, tout s’emmêle, ca part dans tous les sens, ca touche à plein de sujets…
    Bon, je ne fais que confirmer ce qui a déjà été dit…

    Sur ce, je vais aller me procurer Les Ailes Grises un de ces jours.
    Dans la mesure où Evangelion fut mon premier manga (puis animé), et vue la passion que j’ai pour NGE et Satoshi Kon et ce que j’ai lu ce soir, ca devrait me plaire ^^

    (Et un commentaire qui part en vrille de plus à mon actif… désolé!)

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