Trois romans de détectives japonais (ou pas)

Aujourd’hui, la suite des mes explorations de l’univers du polar à nipponne, avec non pas un, ni deux, mais carrément trois livres (eh oui m’sieurs-dames, faut ce qu’y faut, et comme ça, je n’aurais pas besoin de m’étendre trop sur chacun – encore un truc de chroniqueur feignant). Cette fois, j’ai jeté mon dévolu (c’est quoi, au fait, un dévolu? – un truc qui se jette, ah, bon) sur trois romans policiers bien vintage, histoire de vérifier ce que vaut la production d’il y a 30 ans, voire un demi-siècle, comparée à celle d’aujourd’hui. Trois romans de détectives, qui plus est, et très nettement sous influence occidentale.

Le village aux huit tombes
(Yatsuhakamura)
de Seishi Yokomizo
paru en feuilleton entre 1949 et 1951
Denoël, 1995
Picquier poche, 1999

Après la guerre, un jeune homme reçoit un bien étrange héritage : il découvre être le fils d’une vieille famille de province, et le domaine dont il devient le maître cacherait, selon la tradition, un trésor remontant à l’époque des samouraïs. Quittant Tokyo pour « son » village, son arrivée s’accompagne d’une série de meurtres rappelant une ancienne malédiction… La police est sur les dents, et le célèbre détective Kosuke Kindaichi doit intervenir…

Ce n’est pas le premier roman que je lis de Seishi Yokomizo, mais pour être honnête, je ne me souviens plus très bien de La hache, le Koto et le Chrysanthème, que j’ai dû abandonner à mi-lecture lorsque j’étais bien plus jeune et que je ne m’intéressais pas plus que ça au Japon. Faudrait que je le reprenne, parce que ce Village aux huit tombes est absolument épatant. Imaginez une histoire sombre et mystérieuse, pleine de rebondissements, entre roman d’aventures et enquête de détective, on n’est pas loin d’un bon vieux Sherlock Holmes à la japonaise. D’abord il y a le cadre unique, un village sinistre et reculé, peuplé de villageois antipathiques, et cette maison ancienne remplie de passages secrets et de souterrains inexplorés… Les membres de la « famille » du narrateur forment une galerie de personnages expressionniste, les deux grandes-tantes jumelles centenaires, la cousine souffreteuse, le cousin officier démobilisé pauvre et envieux, etc…

Le détective, Kosuke Kindaichi, est un personnage bien connu des japonais (il a son musée), de nombreux films ont été adaptés de ses aventures (dont 3 long-métrages d’après le Village!) et il a même son manga (les enquêtes de Kindaichi, chez Tonkam – pas lu). Dans le roman, il n’intervient pas comme on se l’imagine, façon Holmes ou Poirot, il demeure en retrait, commentant plus qu’il ne résoud spectaculairement le mystère. Le roman prend vite une tournure quasi-fantastique, avec des passages à la limite du gothique (les scènes souterraines!). Bref, du vrai, bon et réjouissant roman populaire, à lire au premier degré, avec en plus une petite touche historique, non sur l’époque des samouraïs mais sur l’après seconde guerre mondiale, ce qui m’a rappelé sur ce point assez fortement le sublime Ayako, de Tezuka. Je ne dirais rien de la fin, qui ne se signale pas par son haut degré de vraisemblance, mais qu’importe, on n’est pas dans le naturalisme, et ce n’est pas plus mal.

Les grands détectives n’ont pas froid aux yeux
de Kyôtarô Nishimura (1971)
Clancier-Guénaud, 1988
Picquier poche, 1997

Un riche homme d’affaires de Tokyo recute les quatre plus célèbres enquêteurs au monde, Akechi Kogoro (le héros créé par Edogawa Ranpo), Ellery Queen, Hercule Poirot et le Commissaire Maigret pour résoudre le mystère du célèbre casse des 300 millions de yens. Il leur propose de reconstituer le vol, et va même jusqu’à engager sa fortune personnelle… Mais nos quatre héros, retraités et dépaysés, ne sont-ils pas un peu fatigués? Entre eux et le mystérieux voleur, qui sera le plus malin?

Kyôtarô Nishimura n’est pas très connu chez nous mais c’est un véritable phénomène éditorial au Japon. Des centaines (!) de romans, des millions d’exemplaires vendus sous tous supports, un musée… En France, trois romans seulement traduits, dont un épuisé et non réédité. Nishimura est un spécialiste de la « chambre close », ces romans policiers où un crime est commis dans une pièce hermétiquement fermée, rendant apparemment le crime impossible à commettre, et donc à résoudre. Il s’inspire évidemment des maîtres du genre, Agatha Christie, John Dickson Carr ou Gaston Leroux, avec une prédilection pour les meurtres commis… dans des trains, comme dans les Dunes de Tottori (Points Seuil, 1994 – je suis en train de le lire et c’est très amusant).

Mais je reviens aux Grands détectives : sur un pitch complètement invraisemblable, l’auteur s’amuse à broder une intrigue théâtrale à mi-chemin entre l’hommage respectueux et la parodie, où l’important est moins ce qui se passe que la façon dont les quatre super-détectives réagissent. Avec un tel potentiel, il aurait pu faire dans le lourdingue, mais il mène son intrigue avec humour et tambour battant jusqu’à un twist final bien amené (quoiqu’un peu téléphoné). C’est top kitsch, ça se lit hyper vite mais je recommande.

Nuit sur la ville
(Soshite yoru wa yomigaeru)
de Ryô Hara (1988)
Albin Michel, 1994
Picquier Poche, 2003

Le privé Sawasaki se voit proposer une affaire assez louche : retrouver un journaliste dont on est sans nouvelles. Il refuse, car le commanditaire reste anonyme. Le lendemain, d’autres personnes, bien connues cette fois, car issues de la jet-set, lui proposent la même mission… il accepte. Le détective se retrouve rapidement plongé dans les eaux troubles où nagent les gros poissons des milieux d’affaires, de la politique, des yakuzas et même du cinéma… Derrière les néons de Shibuya, la nuit de Tokyo cache bien des mystères inavouables.

Cette fois, pas de fantaisies ni d’aventures débridées, c’est à du bon vieux polar noir à la Chandler que nous convoque Ryô Hara, lui-même fin connaisseur des nuits tokyoïtes – avant de se lancer dans la carrière littéraire, il fut pianiste de jazz, entre autres. C’est un vrai plaisir de retrouver tous les codes du genre, le privé incorruptible et grande gueule, le flic énervé, l’avocat retors, le truand brutal, etc, transposé dans le Japon moderne. Avec son humour provoc, son éternelle clope au bec et sa voiture déglinguée, Sawasaki est la version niponne du privé hard-boiled, comme on l’aime. Il ne boit pas, il ne flingue pas, mais il sait jouer des poings et son opiniâtreté le fait aller au fond des choses, même (surtout?) quand la vérité pue. Les personnages secondaires sont taillés au cordeau, y compris l’un d’entre eux qu’on ne verra jamais, mais qui est étonnamment vivant : l’ancien associé de Sawasaki, devenu une sorte d’alcoolo professionnel, toujours dans l’ombre. Pour couronner le tout, l’intrigue est comparable à celles du Grand Sommeil, ou du Faucon Maltais : tortueuse à souhait, mieux vaut s’accrocher et ne rien perdre en route pour bien tout comprendre. Bref, du très classique, certes, mais carré, solide et épicé comme il le faut.

Bref, sans être des chefs-d’œuvres d’originalité, voilà trois bons romans qui déclinent de trois façons différentes le thème du détective privé tel que la littérature policière occidentale l’a développé, du mystère à la Conan Doyle au polar noir d’après-guerre, en passant par le whodunnit sauce british. Bon, c’est à réserver aux fanas du genre, tant ils sont truffés de références et de citations. Mais par rapport à d’autres romans policiers japonais lus ces derniers temps, ils possèdent le charme et la patine du vintage – et ça me plaît bien.

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2 Responses to Trois romans de détectives japonais (ou pas)

  1. Méta says:

    J’ai adoré le Village aux Huit Tombes. L’intrigue est rudement bien menée, on ne s’ennuie pas. En plus, on sent l’ambiance pesante à chaque page. C’est pas toujours très clair sur certains passages et comme tu dis, la fin n’est pas des plus vraisemblable.

    J’ai bien aussi la façon dont l’enquêteur mène son investigation, un peu comme un spectateur mal venue dans un monde qui n’est pas le sien.

    • Mackie says:

      oui c’est tout-à-fait ça. le début est comme une histoire de serial killer, on poursuit avec du quasi-fantastique, et ça se termine en roman d’aventure… du coup j’ai envie de relire « la hache, le koto et le chrysanthème », du même auteur, chez folio. pour info, ça se trouve d’occase facilement à petit prix, genre 2€ ou moins.

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