Kôbô Abé, La femme des sables : attention, horrible traduction

La femme des sables
(Sunna no onna)
de Kôbô Abé

1962, Japon – 1979, Stock
1ère traduction par Georges Bonneau
2ème traduction par François Laffont et Tadahiro Oku, 2002

Genre : conte philosophique (je crois)
Un professeur, entomologiste amateur, parti au bord de la mer capturer de nouvelles espèces de mouches, arrive dans un village perdu au milieu des dunes. Cherchant un lieu pour passer la nuit, il est conduit dans une cabane isolée, au fond d’un ravin, où l’on accède par une échelle de bois. Arrivé au fond, l’échelle est retirée par les villageois. Elle ne sera plus jamais redescendue… Piégé dans ce trou, aux parois de sable qui s’effrite en permanence, l’homme est condamné à vivre avec son hôtesse, une femme fruste et parlant peu, résignée à retirer le sable qui s’écoule, encore et toujours… Que faire? Tenter de s’évader? Mais comment? Ou bien… accepter son sort, et vivre le restant de ses jours, avec la femme des sables?

Ce que j’en pense (pour l’instant)
C’est attiré par la réputation de ce roman, chef-d’oeuvre reconnu mondialement et couronné de prix, que j’ai acheté cette Femme des sables, chez un bouquiniste. Il s’agit de la traduction française initiale, seule disponible jusque récemment, en 2002. J’ignorais ce fait en choisissant ce volume.

Et commençant à le lire, je fus aussitôt en proie à un mélange de sentiments, que je n’arrivais pas à démêler : attirance pour cette histoire, à la fois métaphysique, poétique et érotique… fascination pour son atmosphère, oppressante et onirique… Agacement devant un style ampoulé et artificiel… énervement de ne plus pouvoir avancer dans la lecture.

Déjà, j’avais tiqué à la lecture de la préface, qui ressemblait trop à une justification pleine d’autosatisfaction, proclamant que cette traduction, d’un certain Georges Bonneau, était la seule vraie et possible, et que par-contre la traduction américaine était mauvaise. Que l’on loue ses propres mérites, c’est encore supportable, alors pourquoi pas. Mais que par la même occasion on affirme que les autres traductions sont inférieures, alors là, warning ! Sirène d’alarme! Cela sent l’imposture intellectuelle. Je n’allais pas être déçu.

Est-ce que je  vous propose un exemple? Allez hop, c’est tiré de la première page (ne me remerciez pas) : « Encore, quand le crime ou l’accident se révèlent finalement sans cause, peut-on tabler sur des données précises à valeur de preuves : il n’est enlèvement, rapt, entre autres exemples, où, chez ceux qui s’y retrouvent impliqués, le mobile, en quelque manière, n’arrive à clairement apparaître. » Héééé oui, on n’y comprend rien. Enfin, pour parvenir à y comprendre quelque chose, il m’a fallu remettre les bouts de phrase dans l’ordre, et en couper une bonne partie par la pensée… Et c’est ainsi tout au long du roman.

L’ennui, avec les chef-d’oeuvres, c’est qu’ils sont souvent tellement intimidants que l’on n’ose émettre la moindre critique. J’ai donc continué, page après page, à lire cette Femme des sables, espérant qu’elle allait se libérer du carcan d’un style incompréhensible. Il n’en fut rien. J’ai persévéré jusqu’au trois quarts du roman. J’ai cru, par instants, que la lourdeur du style était d’origine, pour mieux faire ressentir au lecteur l’angoisse du personnage. J’en ai encore des noeuds au cerveau. Pourtant, je ne crois pas être tellement plus bête que la moyenne basse de la blogosphère nippophile. Pour connaître le fin mot de l’histoire, j’ai continué mon effort en zappant les passages les plus lourds (la quasi-totalité) et en essayant de me raccrocher au seul fil conducteur. Et, frustré comme rarement par une lecture, ayant la sensation de m’être fait duper, je reposai le volume sur mes rayonnages, en colère. Parce que oui, j’ai douté de ma propre capacité à apprécier un livre aussi singulier, mondialement reconnu comme un des livres les plus importants de la littérature japonaise.

Ce n’est que cette semaine, en faisant des recherches sur le net, que je tombai sur cette interview de Kôbô Abé, l’auteur :
[Abé Kôbô] : C’est Monsieur Georges Bonneau qui traduit. C’est un homme déjà âgé, si bien que la traduction n’avance pas beaucoup. Je le regrette un peu, parce qu’on pourrait mieux saisir cette différence entre les films et les livres qui, je le répète, ne peuvent être jugés d’après les films.
[...] Faut-il croire à cette valeur symbolique de vos oeuvres ?
[Abé Kôbô] : La littérature japonaise a baigné, et baigne encore, dans le naturalisme. Formés ou déformés par lui, les lecteurs sont incapables de lire un roman tel qu’il est. Ne pouvant l’admettre, ils veulent le compliquer. Ils désirent à tout prix y mettre une valeur allégorique. Et je pense que c’est une tendance fâcheuse, très fâcheuse.

Je pense qu’il n’y a qu’une seule chose à ajouter :
La nouvelle traduction, vite !
Après l’avoir lue, je pourrai vous parler, peut-être, j’espère, enfin… du livre de Kôbô Abé.

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6 Responses to Kôbô Abé, La femme des sables : attention, horrible traduction

  1. Guu says:

    Hmm dommage au début de ton article l’histoire me tentait bien… mais l’extrait que tu as choisi à le mérite de mettre le point sur les « i ».

    Je vais donc attendre une nouvelle traduction pour me faire ma propre opinion, car j’ai déjà trop lu de « grands classiques » dont la traduction alourdissait l’ensemble et abrutissait le lecteur pour avoir envie de m’en refarcir un autre… Dommage.

  2. Ileca says:

    Alors, tu vois, je n’étais pas du tout au courant que ce livre était un « des livres les plus importants de la littérature japonaise », je ne l’ai pas lu, par contre, je peux te dire que son adaptation cinématographique par Hiroshi TESHIGAHARA est somptueuse. Personnellement, ce film est un des, mettons, trois films japonais qui m’ont le plus marqué.
    Et je te promets qu’on comprend ce qu’ils disent quand ils ouvrent la bouche. (Rarement, parce que y’en a marre de bouffer du sable !)

  3. Kaeru says:

    J’ai lu ce bouqui et je partage ton avis. La trad est un désastre, on « sent » en permanance le Japon dans chaque phrase. C’est d’un pénible….

    Parcontre, il me semble que la ré-edition de 2002 n’a pas eu de nouvelle traduction… A vérifier. En tout cas, ca m’a demandé beaucoup de sueur pour terminer le bouquin. Je serai aussi curieuse de voir l’adaptation cinématographique.

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