The Sky Crawlers, huis-clos en plein ciel

The Sky Crawlers
de Mamoru Oshii
Production I.G, 2008

L’histoire :
En atterrissant à la base Rostock 262, sa nouvelle affectation, Yuichi Kanami se pose bien des questions. Pourquoi le commandant Kusanagi l’accueille-t-elle avec tant de froideur? Qu’est-il arrivé à Jinro Kuita, le pilote qu’il est censé remplacer? Et d’où vient cette impression de déjà vu? Mais très vite la routine reprend le dessus. Les missions de reconnaissance, les accrochages avec les escadrilles ennemies, l’attente interminable entre deux envols, les virées nocturnes au bar du coin, ou à ce manoir qui fait office de bordel. Et petit à petit, Kanami découvre des parcelles de vérité… Sur son identité, son passé, son rôle dans cette étrange guerre aérienne qui ne dit pas son nom…

Ce que j’en pense :
Il m’aura fallu quatre tentatives pour parvenir à regarder ce film en entier, mais je ne regrette pas de m’être accroché. Je dois reconnaître que j’ai eu du mal les premières fois. Je n’arrivais pas à analyser ce que je voyais : d’abord un combat aérien intense et brutal, et ensuite un enchaînement de scènes cafardeuses où des personnages inexpressifs tiennent des propos creux en prenant la pose, genre je m’allume la clope d’une seule main. Film d’action? film introspectif? film hype trop cool avec des djeuns qui sont des z-héros ? Chaque fois je décrochais. Jusqu’à ce que je comprenne que c’était exprès.

Car avant même d’évoquer le scénario, les personnages et la réalisation, c’est avant tout par son atmosphère, surréaliste, inquiétante et dépressive, que se distingue Sky Crawlers, faux film de guerre ou de science-fiction, mais vrai thriller psychologique où la tension monte insidieusement. Ce ne sont pas les combats aériens qui mènent l’intrigue. En fait, je les ai ressentis comme des moments de défoulement dans ce qui est, du début à la fin, un huis-clos étouffant.

Les personnages, peu nombreux et apparemment séparés du reste du monde, sont presque semblables à des mannequins, comme sortis du même moule : des ados au visage blême, aux cheveux raides et au regard las, quasi androgynes, flottant dans leurs combinaisons de vol. Une seule sort du lot : le commandant Kusanagi, frêle silhouette de brunette engoncée dans un uniforme raide, aux yeux de métal clair qui ne clignent jamais, mais qui brûlent d’un feu intérieur, colère ou désespoir.

L’emballage est très soigné. C’est d’abord une esthétique Luftwaffe, étudiée dans ses moindres détails : tenues de vol, avions évoquant les appareils allemands, Focke-Wulf et Messerschmidt (même le numéro de la base, 262, est une référence au célèbre Me-262, le tout premier chasseur à réaction). C’est ensuite un décor qui relève d’une  sorte d’Europe recomposée aux paysages froids, évoquant tantôt l’Irlande (les landes et les falaises autour de la base, les mégalithes aux runes celtiques…), tantôt la Pologne (la ville, aux plaques de rues dont j’ai fugitivement reconnu la langue, et qui sont écrites en polonais).  Les noms des compagnies concurrentes, Rostock et Lautern, sont encore des villes allemandes.

Mais l’emballage est superficiel : ni cela, ni les plans de vol (impressionnante escadre aérienne lors de la mission de bombardement) ne permettent d’en apprendre assez sur le pourquoi de cette guerre. Et puis d’ailleurs, ce n’est pas ce qui m’a intéressé. Oh, bien sûr, cet aspect de l’histoire induit un questionnement sur l’habituel spectacle que nous offrent la majeure partie des anime de méchas : des guerres menées par des enfants, qui meurent et tuent d’autres enfants pour le plaisir et l’identification du spectateur. Sky Crawlers pousse cette logique du spectacle à son paroxysme, en imaginant une société qui vit la guerre comme un show, avec ses vedettes, comme un sport avec ses ligues et ses champions. Top Gun en prime time. Sauf que les héros sont des marionnettes. Consentantes, pour autant qu’elles aient conscience de ce qu’elles font. Mais des marionnettes quand même.

Non, la lutte entre Rostock et Lautern (les noms des compagnies rivales) n’est pas pour moi le sujet. C’est juste ce que Hitchcock appelait le « McGuffin » , c’est-à-dire le truc derrière lequel court le héros, sans même savoir ce que c’est. Le prétexte qui met les personnages en situation. Le plus intéressant est de suivre comment l’une de ces marionnettes, Kanami, découvre progressivement la vérité. A la façon d’un puzzle, la vérité se dévoile par petites pièces, à force d’obstination, et le héros va jusqu’au bout malgré les nombreux avertissements, tel Icare, dont le destin est de se brûler les ailes en approchant trop près du soleil.

De ce point de vue, Sky Crawlers mérite qu’on s’y accroche, qu’on aille au-delà des apparences. Et que l’on fasse abstraction des scènes 3D, très réussies, et même époustouflantes lorsqu’il s’agit des combats aériens, mais très inégales lorsqu’il s’agit de scènes au sol : ça ressemble à des cinématiques de jeux vidéo, avec le déplacement (les pas) des personnages qui sont décalés par rapport au décor, comme s’ils patinaient sur le plancher.

A ce moment, Sky Crawlers prend sa toute dimension, celle d’un vrai suspense psychologique, où ce qui compte sont les mots, les gestes, les regards, et là, c’est une superbe réussite. Le film instaure petit à petit une tension émotionnelle et érotique (suggérée) que je ne soupçonnais pas, avec des montées d’adrénaline dans des scènes apparemment banales : une virée au bowling (mouvements d’une rare fluidité), un tête-à-tête dans un cottage, une étreinte dans une voiture… jusqu’au climax, mais ça, bien entendu, je ne peux pas le dévoiler.  Juste un conseil : regarder le générique de fin jusqu’au bout, une dernière scène révélatrice vous y attend…

Bref, Sky Crawlers est un film plus profond et plus touchant que je le croyais, adulte, complexe, et c’est sur l’intériorité, le non-dit, qu’il faut le juger, non sur l’esbrouffe et le tape-à-l’oeil (sans pour autant bouder son plaisir lors des scènes de voltige, au contraire !). Un film à ressentir plutôt qu’à comprendre, à éprouver plutôt qu’à analyser. Là était mon erreur…

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9 Responses to The Sky Crawlers, huis-clos en plein ciel

  1. ZGMF Balmung says:

    Je partage ton avis sur ce film. Je l’avais beaucoup aimé pour les thèmes qu’il aborde ainsi que pour son aspect visuel…. Sauf, le charac-design (surtout ces cheveux) pour lequel j’ai vraiment du mal, voir des têtes à la Naruto sur une film de cette qualité, mouarf.

    Faudrait que je m’essaye l’édition du roman de Glénat.

    • Mackie says:

      (Faudrait que je m’essaye l’édition du roman de Glénat.)

      -> j’y pense aussi… à ceci près : 1- sky crawlers est le 5ème roman d’une série, dont Glénat n’a publié que celui-là… et le premier (qui a Kusanagi et le « Professeur » comme personnages principaux). drôle de logique. 2- il paraît que la fin du roman est radicalement différente de celle du film. j’ignore en quel sens.

      sinon oui, le chara design est particulier, moi il m’a fait aussi penser à soul eater (la coupe de cheveux de Kanami). mais il faut dépasser cet aspect.

      • Serial Loser says:

        En effet, la fin du roman est radicalement différente, pour ne pas dire « contraire ». Cependant, elle n’est pas mauvaise pour autant; disons qu’elle ouvre une nouvelle perspective…
        Toutefois, le style dans lequel est rédigé (ou traduit?) le roman est assez pesant, rendant parfois la lecture un peu pénible. Ce qui peut rebuter certains lecteurs, je pense.
        Je trouve regrettable que Glénat n’ait pas (encore?) publié les autres volumes du cycle. Peut-être que recontextualisé, ça passerait mieux.

  2. Plumy says:

    J’avais commencé le roman, et j’ai fini par décrocher parce que je ne trouvais rien qui m’attirait réellement dedans =/ Mais peut-être que le lire après avoir vu le film doit être sympathique par contre.
    J’aime ta manière d’écrire X3 (Oui compliment random, c’est sincère).

  3. Guilhem says:

    Un film à ressentir plutôt qu’à comprendre, à éprouver plutôt qu’à analyser. Là était mon erreur…
    C’est tout à fait ça à mon avis : la plupart des spectateurs voient en Oshii un réalisateur « cérébral » et se livrent ainsi à des tentatives d’exégèse aussi périlleuses qu’inutiles, mais il arrive assez souvent à cet auteur de faire de pures œuvres émotionnelles – inutile de citer des exemples…

    Quant au roman original, c’est un ouvrage assez surprenant sous bien des aspects, et que je recommande. J’en ais d’ailleurs fait une critique sur mon blog, pour ceux que ça intéresse :
    http://ledinobleu.wordpress.com/2010/11/09/the-sky-crawlers/

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