Les contes du bol de riz sanglant

Le Manoir de l’Horreur (Sangekikan)
d’Ochazukenori
Asahi Sonorama, 1988-1993
Delcourt, 2004-2005
Série terminée en 10 volumes

Pas de résumé possible, chaque volume du Manoir de l’Horreur est un recueil de plusieurs histoires, toutes indépendantes. Leur seul fil conducteur est qu’elles sont commentées par un étrange narrateur, qui se présente lui-même comme le concierge du Manoir, et qui a la particularité d’avoir un bol de riz (avec des baguettes plantées dedans) à la place du cerveau… Quant aux histoires, courtes, elles partent d’une situation ordinaire pour basculer très rapidement dans une dimension fantastique irréversible, parfois gore, parfois poétique, et même les deux à la fois.

Ochazukenori, dont le pseudonyme désigne le plat de riz que trimballe son avatar trépané, est connu au Japon non seulement pour ses mangas, mais également pour les adaptations direct-to-video qu’il réalise lui-même (le dernier en date : Sangekikan : Blind, 2011).

C’est un peu par hasard, et je l’avoue, pas mal par curiosité morbide que je me suis mis à dénicher autant de mangas d’horreur chez mes fournisseurs d’occasions : La Ville sans rue, Le Journal maudit de Soichi, La Fin de l’Eden, La Femme défigurée, La dame de la chambre close… Le plus curieux est que généralement, j’ai beaucoup de mal avec les représentations graphiques de la violence, surtout gore. N’imaginez pas une seule seconde que vous réussirez à me faire regarder un épisode de Saw, par exemple. Alors que mes potes de lycée sortaient en bande pour mater Hellraiser, moi, je restais dans ma chambre à lire Edgar Poe… Parce qu’en revanche, j’ai toujours été attiré par le bizarre, l’onirique, le surréaliste, le fantastique. Moi qui prétends avoir un esprit rationnel… Pas de zombies ni de tronçonneuses à mon programme, mais Lovecraft, Harry Dickson, Nosferatu, David Lynch, Twilight Zone… Toujours, j’ai préféré la suggestion à la démonstration, l’imagination à la description, la maison hantée à la salle de torture. Enfants, nous raffolons de ces contes qui nous font peur, où des ogres et des loups nous menacent. Si on y réfléchit, le Petit Poucet ou le Chaperon Rouge, ce sont des histoires terrifiantes, non? Surtout quand on sait que dans les versions originales, non retouchées, il n’y avait pas de happy end, ni de gentils chasseurs pour tuer le loup et lui ouvrir le ventre.

Pourquoi je vous raconte tout cela? Pour essayer d’expliquer, maladroitement, ce qui m’attire dans les mangas d’horreur. A l’instar de Junji Ito, Ochazukemori cherche nos angoisses primaires, enfouies sous les sédiments de notre quotidien, les met au jour et les fait exploser en quelques pages, d’un trait souple et gracieux, avec la beauté absurde et choquante d’un cauchemar. De quoi avons-nous peur? De mourir. De souffrir. Et surtout de perdre nos proches. D’être seul. D’être rejeté. De ne pas assouvir nos désirs. Les personnages de la comédie de l’horreur d’Ochazukemori ne craignent pas autre chose. Tous ces monstres, ces tueurs en série, ces revenants, ne sont que les manifestations fantasmées de ces peurs : L’histoire du suicidé qui revient pour pousser son ex à assassiner son mari… La fille amoureuse son frère, et qui se mue en araignée géante pour tuer sa rivale et posséder l’objet de son désir… La source d’eau pure qui transforme en monstre pustuleux quiconque s’y baigne, (surtout, ne vous grattez pas!)… Les contes se concluent brutalement, et on passe au suivant. Presque chaque fois, l’horreur naît d’une situation banale. C’est-à-dire, en dépit du titre, ni manoir hanté, ni cimetière maudit, ni forêt ténébreuse. On est en plein dans les barres d’immeubles aux appartements ordinaires, et souvent… dans les salles de bains. Car l’horreur aime à de cacher sous l’eau. Elle est fluide, insidieuse, glauque, elle attend. Elle contamine, elle féconde, elle dissout.

Ochazukemori réussit à ne pas trop se répéter, justement parce qu’il ne puise pas tellement dans le vocabulaire habituel de l’horreur. Et puis son style de dessin, dynamique, léger, aéré, presque esquissé, donne le poids du rêve à la lourde réalité. Ainsi délesté, il va droit à l’essentiel : surprendre. Son style évolue avec les volumes, devient plus net, moins éthéré, grâce à une plus grande utilisation des trames et du clair-obscur. Faut-il pour autant acquérir toute la série? Je ne sais pas. Pour ma part, avec quatre volumes, dont le premier et le dernier, j’ai un éventail assez large pour découvrir et apprécier cet auteur. Pas autant que Junji Ito, mais plus que Knife Senno ou Kanako Inuki, en tous cas. Et à tout prendre, je vous conseille plutôt de commencer par la fin. Une fois n’est pas coutume…

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One Response to Les contes du bol de riz sanglant

  1. Guu says:

    Alors que ce n’est pas,mais alors pas du tout mon genre de lecture, tu viens de titiller ma curiosité … vais ptet aller faire un tour chez mes bouquinistes préférés. :)

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