L’Affaire Sugaya : reportage ou pamphlet?

L’Affaire Sugaya
de Hiroshi Takano
et Kenichi Tachibana
Supervision : Action NTV
Shueisha/NTV, 2010 – Delcourt, 2012

Le point de départ :
En 1991, Toshizaku Sugaya est arrêté dans l’enquête sur le meurtre de Mami, une petite fille de 4 ans. Il avoue les faits pendant sa garde à vue, mais se rétracte par la suite. Une analyse ADN conclut à sa culpabilité. Il est condamné à la perpétuité, jugement confirmé en appel (2000), puis à la Cour Suprême (2002).

En 2007, NTV lance une nouvelle émission d’investigation : TV Action. L’objectif : prouver que des enquêtes sérieuses, menées par des journalistes, peuvent influer sur des problèmes sociaux, économiques ou politiques, et mobiliser l’opinion. Kiyoshi Shimizu, un des journalistes du projet TV Action, choisit l’affaire Sugaya comme sujet d’enquête. Il est en effet persuadé que l’enquête a été mal conduite, et que le meurtre de la petite Mami est l’oeuvre d’un tueur en série, encore en liberté…

Ce que j’en pense :
Le manga relate de manière réaliste, quoique un peu romancée sur les bords, l’enquête des journalistes sur l’affaire Sugaya, telle qu’elle s’est déroulée entre 2007 et 2009. Au delà de la répulsion que suscitent les crimes commis (5 assassinats de petites filles entre 1979 et 1996, dans un rayon de dix kilomètres, selon un mode opératoire identique), le manga met avant tout l’accent sur la contre-enquête. Nous suivons sur le terrain l’équipe de Kiyoshi Shimizu, dans les étapes qui la conduisent à conclure à l’innocence de Toshizaku Sugaya, preuves à l’appui. Il n’y a pas de suspense : le manga commence par la conférence de presse qui suit sa libération. Puis commence en flash-back la contre-enquête, que la construction du manga fait apparaître courte et concentrée, alors qu’elle dura près de deux ans. Le récit passe directement d’un élément décisif à un autre, et il est vite évident que la police a bâclé son affaire. L’accent est mis tout particulièrement sur l’analyse ADN, dont la fiabilité est sujette à caution, cette technologie n’étant pas encore au point lorsqu’elle a été utilisée par la police en 1991.

L’Affaire Sugaya est sous-titrée « l’histoire vraie d’un homme accusé à tort » , mais pourtant, sur ce Toshizaku Sugaya, nous ne saurons rien ou pas grand-chose. A mon avis, on devrait sous-titrer le manga « l’histoire vraie d’un journaliste qui a prouvé une erreur judiciaire » . Le personnage principal du manga, c’est Kiyoshi Shimizu. De la première à la dernière page (cette dernière, ô combien mise en scène !), nous voyons ses doutes, la façon dont il motive son équipe (caméraman, preneur de son…), comment il essaie de convaincre les responsables de programmes de NTV du bien-fondé de sa démarche, etc… On a même droit à moult gros plans sur le journaliste exemplaire, le sourcil froncé, têtu, combattif, redresseur de torts, tout ça. C’est pas que cela devienne du manga nekketsu, non plus, mais avec mon mauvais esprit habituel, je ne peux m’empêcher de me demander s’il n’en fait pas un peu trop dans ce sens. Par exemple au début, quand on le voit recruter ses assistants, franchement, c’est ze cliché de série américaine comme on n’en fait plus (genre « écoute coco, j’ai un taf pour toi, c’est du sensationnel, tu me suis? » non mais vraiment…).

Heureusement, le manga lui-même (180 pages) est suivi par une postface explicative (signée… Kiyoshi Shimizu), et surtout par une interview de Toshizaku Sugaya, ce chauffeur de car, homme timide et soumis, dont le seul crime a été d’avoir avoué sous les coups de la police, et c’est seulement à ce moment que j’ai commencé à saisir l’ampleur du scandale. Quel dommage que le manga ne lui ait pas plus donné la parole !


Parce que ce que le manga n’explique pas, c’est bien le système judiciaire japonais. En effet, il montre bien que si Sugaya a avoué, (avant de se rétracter et de clamer son innocence), c’est parce que les aveux ont été obtenus sous la pression psychologique, et même physique, des policiers. Le lecteur occidental pourra trouver cela révoltant, mais en réalité, au Japon, cette pratique est courante, et même institutionnalisée, en application du Code pénal de 1907 : c’est le daiyo kangoku, ou « prison de substitution » , une procédure d’instruction permettant de maintenir les simples suspects en garde à vue jusqu’à 23 jours d’affilée, en cellule, en vue d’obtenir des aveux. Cette pratique, particulièrement dure, est régulièrement dénoncée par Amnesty International, qui dans son rapport annuel de 2010 cite l’affaire Sugaya comme un résultat typique et direct du daiyo kangoku. Ce n’est donc pas seulement une affaire où la police a bâclé une enquête, c’est la conséquence même de la procédure judiciaire japonaise, qui favorise les aveux au détriment de la recherche d’éléments matériels, et qui donc encourage indirectement les enquêteurs à obtenir des aveux, quitte à employer des méthodes abusives. Comme le répète Amnesty dans son rapport 2011 : « Le système des daiyo kangoku a, cette année encore, favorisé le recours à la torture et aux autres mauvais traitements pour arracher des « aveux » lors des interrogatoires » . Pour un pays qui, je le rappelle, applique encore la peine de mort (y compris pour les malades mentaux), savoir que l’institution est aussi propice à l’erreur judiciaire, ça fait froid dans le dos.

Ceci étant dit, ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que le manga n’est pas destiné, à l’origine, au public occidental ; et qu’en outre, il est paru au Japon en 2010, alors que la Cour Suprême ne s’était toujours pas prononcée sur l’innocence définitive de Sugaya. A ce moment, les émissions télévisées avaient eu lieu, les autorités de la police s’étaient publiquement excusées, Sugaya était sorti de prison. Mais son procès en révision n’avait pas encore eu lieu. Le manga a commencé à paraître pile le lendemain de la réouverture du procès. C’est donc, bien plus qu’un manga d’information, un véritable manga d’opinion, engagé, conçu pour peser sur l’opinion, et par ricochet, sur les pouvoirs publics. Le manga est le prolongement direct de l’émission télévisée, et donc de l’enquête de Kiyoshi Shimizu. Il est donc compréhensible, dans cette optique, qu’il soit subjectif et à sens unique, qu’il appuie là où ça fait mal, qu’il dramatise la mise en scène et qu’il use d’effets et de raccourcis un peu limite pour une enquête journalistique. Ce n’est pas un simple reportage : c’est un pamphlet. Et là, je dois admettre, l’Affaire Sugaya atteint son objectif. Le style est très réaliste, plutôt sobre, même lorsqu’il est mis en scène,  et il m’évoque le trait de Motoro Mase dans Ikigami, ou celui de Masaya Hokazono dans Emerging, ce qui est un compliment. 

Conclusion :
Pour qui s’attendrait à un reportage objectif, l’Affaire Sugaya risque de dérouter : en raison de son parti pris et de son investissement, il manque de recul et d’un peu de finesse. Mais c’est voulu. Le fait même de faire un manga s’inscrit dans une stratégie de communication, dans une procédure en cours. Il faut donc le prendre pour ce qu’il est : un pavé dans la mare. Pour nous, lecteurs occidentaux, il a un autre mérite, celui de lever un coin du voile sur un aspect peu reluisant de la société japonaise : son système judiciaire. A mille lieues de l’univers kawai que nous renvoie l’essentiel de la production manga habituelle, c’est salutaire. Et assez rare pour être salué.

P.S. : à ce jour, l’identité du véritable meurtrier demeure un mystère.

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6 Responses to L’Affaire Sugaya : reportage ou pamphlet?

  1. Gemini says:

    Je n’ai pas lu ce manga, mais à parcourir ton billet, le problème saute aux yeux avant même que tu l’évoques ouvertement : le contexte (le comportement des policiers nippons) n’est pas explicité tout simplement car ce manga s’adresse à un public japonais, donc un public qui connait déjà tout cela ; ce qui ne sera pas le cas pour le lecteur occidental (et j’ai l’impression que l’éditeur français aurait pu ajouter les explications nécessaires). Ce n’est pas comme un Say Hell to Black Jack qui est là pour faire la lumière sur le monde finalement méconnu et fantasmé des hôpitaux (je suis bien placé pour le savoir), mais un manga conçu pour dénoncer un peu plus un système que tout le monde connait mais qui ne bouge pas pour autant.

    • Mackie says:

      tout-à-fait, que le public japonais sache comment fonctionne ses institutions, on est d’accord, cela dit est-il conscient des excès qu’il induit? c’est moins sûr. je ne connais pas assez (c’est un euphémisme) le contexte pour l’affirmer. ce qui m’a agacé, c’est la présentation par l’éditeur français – et les « services de presse » assez paresseux – qui nous servent ce manga, par ailleurs très bon, comme un reportage objectif, ce qu’il n’est pas.

  2. Serial Loser says:

    Assez d’accord avec ton article dans l’ensemble.

    J’ajouterai également que, en dépit des défauts que tu as souligné (la scénarisation caricaturale du recrutement de l’équipe, notamment), il s’agit certainement du meilleur manga (ou plus largement BD asiatique) sur les pratiques journalistiques disponible en français.

    • Mackie says:

      à ma connaissance, certes incomplète, il me semble que c’est le seul? dans ce que j’ai lu, je ne vois guère que « Aki Ra, enfant soldat » qui mérite d’être qualifié de « manga-journalistique » (c’est-à-dire relatant une histoire vraie, sur un sujet d’actualité habituellement traité par les magazines d’investigation)

      http://chroniques-d-un-newbie.fr/?p=844

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