Alors Belka… tu lis encore?

Alors Belka, tu n’aboies plus ?
(Beruka honeiainoka?)

de Hideo Furukawa
Traduit par Patrick Honnoré
2005 – Picquier, 2012

Sur la couverture, un chien vous regarde. Les yeux bleus d’un husky, légèrement par-dessous, en gros plan. Le regard bleu qui scrute, qui sonde, qui questionne… qui jauge. Et le pelage noir et blanc, qui dessine un idéogramme de langue inconnue. Un langage de chien. Qui raconte une histoire de chiens.

Mais attendez une seconde. Ce que j’ai lu, ces 380 pages de transe, est-ce… une histoire de chiens, racontée par des hommes? Ou bien l’histoire des hommes, vue à travers ce regard bleu? Les deux. C’est un dialogue. Un long dialogue parlé. Et aboyé. Wouff.

Tout commence en 1943 sur une île des Aléoutiennes, cet archipel du Pacifique nord, qu’abandonne la garnison japonaise venue l’occuper quelques mois auparavant. En quittant l’île des brouillards, ce caillou américain jeté au large de l’Alaska, les soldats laissent derrière eux quatre chiens d’élite : Masayû, Masaru, Kita et Explosion. Recueillis par les G.I.’s, les chiens survivants vont voyager, puis engendrer de nouvelles lignées, appelées à de grandes destinées, dont les héros seront Anubis, Bad News, Good Night, Ded, Guitar, et à la fin des fins, Belka, et Strelka. Chiens soldats, chiens de traîneau, chiens de garde, chiens à pedigree pour concours de beauté, bâtards à moitié loups, chiens renifleurs de drogue pour la police, et même… chiens de l’espace, comme le fut Laïka, la cosmonaute sacrifiée pour la science et pour le prestige de l’Union Soviétique.

A travers ces parcours croisés, sur les traces de pattes à griffes et à coussinets, je prends un cours accéléré d’histoire, le 20ème siècle défile sous mes yeux depuis la Guerre du Pacifique à 1991, la chute de l’Union Soviétique, en passant par la Corée, le Vietnam, l’Afghanistan, la Tchétchénie, avec des détours via le Mexique des cartels ou la Sibérie des bases secrètes. Mais quelle histoire? Celles des guerres? Celle des mafias?

Le récit progresse en zig-zag, en flash-back et flash-forward, suivant les lignes tordues de cet improbable arbre généalogique, qui en pages 6 et 7 offre un plan, que dis-je, un guide de lecture indispensable pour ne pas se perdre entre les noms et les races. Mais le plus déroutant, c’est encore le ton, le style, cette manière de psalmodier les évènements en langage parlé, tout en répétitions, énumérations, comme un maître parle à son chien, en insistant sur les mots, pour qu’ils soient bien compris. Cela donne parfois des passages d’une beauté fulgurante, à la frontière du fantastique, comme celui où Anubis, infatigable chien de traîneau tombe dans une crevasse, et s’éveille à une conscience supérieure :

Qui es-tu? demande Anubis.
Qui es-tu? répond l’écho dans la glace.
Moi, je… je suis un chien.
L’oeil dans la glace n’est manifestement pas un chien. Alors l’oeil énorme ne répond rien.
Tu es là depuis longtemps? demande Anubis.
Depuis longtemps, répond cette fois la glace, sans malice. Je suis congelé.
Tu es un oeil, constate simplement Anubis.
Un oeil, reconnaît le mammouth.
Tu me vois?
Je t’ai vu.
Je… Je suis vivant?
… Vivant.
Je vivrai?
Vis !

A d’autres moments, le procédé d’écriture m’agace, me lasse, et je suis près de sauter des pages, pour aller droit à l’essentiel. Alternant entre la saga des chiens à travers les années, et un récit parallèle mettant en scène un mystérieux dresseur de chiens issu du KGB, le roman court sans perdre une minute, parfois trop vite pour moi, et je manque de lâcher le volume. Parfois deux ou trois jours sans lire une ligne. Puis j’y retourne. Je m’accroche, et je trouve ma récompense quelques pages plus loin, avec une nouvelle prose pleine d’une folle sensualité, qui fait prendre conscience du vrai pouvoir surnaturel de ces bêtes de concours : l’instinct. Ah oui, parce que j’oubliais : je n’aime pas les chiens. Pas du tout. Alors me faire vivre leurs aventures, comme si j’étais l’un des leurs, ce n’est pas un mince exploit.

Que m’en reste-t-il, finalement, la dernière page tournée? Un mélange de fascination, de répulsion et de frustration. Fascination pour une oeuvre à l’imagination débridée, qui ose tout, y compris le mauvais goût au beau milieu de la poésie. Répulsion (toute personnelle) pour les moments les plus bestiaux, qui, même mis en perspective par la folie des hommes, ne correspond pas à mon esprit rationnel. Frustration, enfin, de cette fin ouverte, dont je n’arrive pas à savoir si elle est une blague ou un vrai cri de haine, contre les hommes et leur sanglant 20ème siècle. Y-a-t-il une leçon à en tirer? Que les chiens seraient, en raison de leur animalité, les seuls vrais purs héros de notre histoire récente? Mais alors, pourquoi autant d’insistance sur leur généalogie, leur sélection qui obéit aux plus strictes lois de l’eugénisme? Et enfin, qu’y a-t-il de beau dans une histoire de chiens dressés pour tuer des humains?

Alors, Belka, tu n’aboies plus? est le premier roman traduit en France de Hideo Furukawa, et Picquier annonce déjà la parution prochaine d’un autre roman du même auteur, intitulé Soundtrack, et qui serait une expérience littéraire encore plus étrange, usant également de l’oralité comme style et mode de narration. A voir. En attendant, si vous vous sentez prêts à une aventure peu reposante et réellement hors du commun, vous pouvez déjà tenter Belka. Faites alors comme moi : accrochez-vous, le lyrisme de certaines pages vaut le voyage.

(P.S. ce volume m’a été gracieusement adressé par les éditions Picquier en S.P.)

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4 Responses to Alors Belka… tu lis encore?

  1. Mélopée says:

    Je viens de le finir et je sens que je vais m’arracher les cheveux à faire une critique. Pourtant, quand je lis la tienne, ça coule de source… Ah, je t’envie car c’est d’une limpidité confondante !

    • Mackie says:

      merci du compliment.
      car j’ai eu du mal, comme tu l’as sans doute noté…
      dans ces cas-là, je me tiens à mon plan de rédaction, immuable : 1- raconter le pitch, ce qui me ramène au texte donc à l’essentiel ; 2- raconter l’histoire de ma rencontre avec le texte, en évitant autant que faire se peut les jugements de valeur. cette phase est la plus délicate, mais au moins, ce plan structure mes chroniques.

  2. Mélopée says:

    Eh bien je dois dire que ta critique donne follement envie de se procurer le bouquin. C’est drôle car moi non plus, je n’aime pas les chiens. Et j’ai embarqué, tout comme toi ! Par contre, pour le faire transparaître ce sera une autre paire de manches.

  3. Pingback: Deux ans après : Hideo Furukawa, ô chevaux… | Les chroniques d'un newbie

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