Ikigami, la fin est proche

Ikigami vol. 9
de Motorô Mase
Kazé, 18 janvier 2012

Je n’ai pas tellement pour habitude de chroniquer les titres isolés d’une série au fur et à mesure de leur parution. A quelques exceptions près, je présente les mangas lorsque je les découvre, que ce soit au volume 1, ou en cours de route. Ikigami fait exception. C’est une des rares séries dont je note la date de parution du prochain tome, dès qu’elle est connue (en général, les parutions des volumes de mangas sont trop espacées pour que je m’en souvienne, et je ne me rafraîchis ma mémoire qu’une fois arrivé devant les rayonnages de mon libraire). En l’occurrence, le volume 9 vient de paraître, et le volume 10 (et final) est fixé pour le 30 mars au Japon (soit, pour nous avec les 6 mois habituels de délai… vers le 30 septembre?). J’attendais cette sortie avec d’autant plus d’impatience qu’on se rapproche de la fin de l’histoire. Et que le voile devrait enfin se déchirer sur cette société en déliquescence, portrait uchronique d’un Japon replié sur lui-même, sur sa défaite de 1945 et ses valeurs patriotiques héritées de l’empire.

Attention, n’allez pas imaginer que par rapport aux tomes précédents, Ikigami change de rythme ou de structure. On a toujours la même présentation, en deux histoires centrées sur un personnage à la mort annoncée. La différence vient de ce que Fujimoto est davantage impliqué, concerné par les conséquences de ces histoires. Et le seinen à l’ambiance angoissante, souvent  dépressive, n’a pas laissé la place à un thriller rempli d’action et de fureur. C’est, je crois,  une source de malentendu pour une partie des lecteurs, que d’attendre d’Ikigami quelque chose qu’il n’a jamais été et ne sera pas. Et si Fujimoto n’est pas charismatique,  c’est que Motorô Mase l’a voulu à notre image, ni héros ni méchant, mais ordinaire, impuissant et docile, face à un ordre public d’autant plus oppressant qu’il s’incarne dans une surveillance exercée par les citoyens eux-mêmes.

Ce thème est particulièrement développé dans le volume 9, à travers la première histoire, qui met en scène un certain nombre de prises de conscience sur la complicité passive de la société, et aussi à travers la seconde, qui établit un parallèle explicite entre la Loi de prospérité nationale et l’héritage de la 2ème guerre mondiale. Les destins de deux nouveaux jeunes gens frappés par cette mort injuste, et pourtant justifiée par la Loi, posent au lecteur que je suis la question qui fait peur : si on m’en donnait l’ordre, et que la Loi m’exonérait de toute responsabilité, serais-je capable de donner la mort? Le manga pose directement la question, sans tergiverser, et s’appuie de façon explicite sur la question des crimes de guerre des soldats japonais. En fait, la mort donnée par injection léthale à un jeune adulte n’est rien d’autre qu’une métaphore du droit de vie et de mort des officiers sur les simples soldats, et même, du peloton d’exécution. Faut-il d’ailleurs rappeler d’où vient le titre du manga : de l’akagami, le certificat d’enrôlement militaire des jeunes japonais jusqu’en 1945?

Pour bien enfoncer le clou, l’intrigue se développe sur fond de guerre latente, le Japon étant menacé par une puissante « Fédération » voisine (Russie? Chine? Corée du Nord?) et protégé par un « allié » présent sur son sol (USA?). Dans certains volumes, il a déjà été fait mention d’un traité qui a imposé de dures conditions au pays – c’est ensuite que le gouvernement a mis en place la fameuse Loi de prospérité nationale, pour que la population reste mobilisée comme en temps de guerre. Cette Loi impose à tous le patriotisme et le sacrifice, et on sait ce que cela signifie derrière en matière de limitation du droit d’expression, de surveillance, d’arbitraire, etc.

Je ne l’avais pas encore dit, il me semble, mais le dessin sans esbrouffe de Motorô Mase est aussi sobre qu’efficace, avec un mélange de rondeur et de réalisme qui n’est pas sans me rappeler Otomo. Il se permet juste quelques effets un peu plus spectaculaires que d’habitude, notamment une double page au style hachuré sur fond blanc dont je vous laisse la surprise – et l’effet dramatique.

Le volume 9 n’introduit donc pas de suspense artificiel, mais apporte de nouvelles informations sur le contexte général, et repose, de façon plus politique et moins abstraite, les questions apparues dès le début de la série. D’ailleurs, c’est une incitation à relire les tomes précédents, pour relever les indices disséminés ça et là. A ce stade, le lecteur possède à peu près toutes les clés. Pour les personnages, l’heure est enfin venue de faire des choix, et de se positionner clairement. Le dernier volume offrira-t-il une vraie fin? Ou juste la fin d’un cycle? Quoi qu’il en soit, Ikigami aura été, pour moi, un des mangas les plus marquants depuis mon immersion dans le genre. Et je pense qu’on continuera à en parler après son arrêt prochain, comme une des observations les plus sensées de la société japonaise – uchronie ou pas.

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6 Responses to Ikigami, la fin est proche

  1. Api says:

    Je me demande quand même si la fin sera bien celle voulue par l’auteur et non parce qu’elle a été poussée par les éditeurs.
    Je pense que le manga a quand même un certain succès au Japon, donc les éditeurs n’auraient pas poussé à terminer la série, mais le fait qu’il faille attendre la fin de l’avant dernier-tome pour avoir un bouleversement dans l’histoire… ça me laisse perplexe.

  2. Sirius says:

    Je me demande aussi comment l’auteur va conclure l’histoire de Fujimoto. J’imagine une fin tronquée où le « héros » continue passivement à s’interroger sur le système et à le servir. Je compte sur lui pour nous surprendre.
    Concernant ce 9e tome, j’ai trouvé la seconde histoire assez grotesque avec ce parallèle capillotracté des événements passés et présents.

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