Haibane Renmei : un ange passe…

Ailes Grises, Haibane Renmei
de Yoshitoshi ABe

Radix, 2002

L’histoire :
Une chute, et une naissance. C’est la seule chose dont se souvient Rakka, quand elle s’éveille, dans un lit entourée d’autres jeunes filles, aux allures d’anges. Comme elles, Rakka va porter de vraies petites ailes grises, et une auréole. Elle va découvrir le monde clos où elle est arrivée, Glie, la ville entourée d’une campagne champêtre et d’un mur infranchissable. En apparence, tout n’est que paix, sérénité, douceur à Glie, notamment dans la vieille demeure où les ailes grises ont élu domicile. La vie s’organise autour des gestes quotidiens : s’occuper des enfants, travailler, préparer les repas. Mais malgré cette paix, Rakka ressent, au fond de son coeur, une angoisse inexplicable. Que fait-elle ici? D’où vient-elle? Qui sont les ailes grises? Et pourquoi n’arrive-t-elle pas à être vraiment heureuse?

Une suite de Lain?
Je ne sais pas pour vous, mais Haibane Renmei m’apparaît comme une sorte de suite de Serial Experiments Lain, pas seulement à cause de l’auteur, mais en raison de nombreux points communs qui créent plus qu’une parenté : une continuité.

D’abord, le personnage de Rakka ressemble physiquement à Lain : yeux noisette, épis de cheveux bruns peu domestiqués, allure androgyne, elle fait plus jeune que son âge probable (13 ans? 14, 15 ans? plus?). Elle traîne le même air tristoune, quasi dépressif, elle sourit peu, et elle est aussi gauche que réservée.

Ensuite, le style de dessin et de décors est similaire. Des décors à la fois réalistes (pas de bizarrerie, chaque chose est à sa place) et stylisés, sur lesquels le cadre s’attarde, parfois de longues secondes sans qu’on y voie un personnage. Certains éléments ont une présence mystérieuse (les fils électriques dans Lain, les éoliennes dans Haibane Renmei). Les corbeaux y apparaissent comme des personnages à part entière. Le cadre de vie, bien que crédible, est traité comme un décor de théâtre, limité dans son étendue et dans sa repésentation : toujours les mêmes lieux qui se succèdent (chambre/maison/rue/extérieurs) et qui donnent une sensation d’être scotché sur place. Des murs, toujours des murs, entre lesquels ont doit rester, et dont on ne peut échapper… Qu’en changeant de dimension?

Le rythme est pareillement lent, sur treize épisodes à la douce continuité, sans recherche de cliffhanger en fin d’épisode. La série s’apprécie comme un tout, pas besoin de multiplier les rebondissements pour intéresser le spectateur. On y entre, et on se laisse envahir par l’atmosphère, c’est une expérience émotionnelle, intuitive, non intellectuelle. Haibane Renmei est toutefois plus facile d’accès que Lain, en raison de la sérénité de son ambiance, et d’une totale cohérence de son univers. Là où Lain jouait avec la perception et les différents niveaux du réel, Haibane Renmei décrit, certes, des univers parallèles, mais n’en décrit qu’un, sans paradoxe ni distorsion. Dans les deux cas, la série se vit comme une immersion, à la fois du spectateur et du personnage principal.

La fin est ouverte. Sans vous la raconter, elle laisse entrevoir des développements possibles, le personnage principal atteignant une nouvelle dimension (psychologique ou virtuelle, selon le cas), une maturité acquise à travers les épreuves, et qui se récompense par une perspective d’éternité.

Le thème de la vie après la mort est le dernier des gros points communs. Sans spoiler, il faut dire que c’est un thème central. Dans le premier épisode de Lain, dans cet univers urbain étouffant et stressant, on voit une jeune fille se suicider en se jetant d’un pont, et qui communique par-delà la mort pour dire qu’elle cherché – et trouvé – Dieu. Suicide de jeune fille, quête d’un au-delà… Dans Haibane Renmei, on arrive (on tombe) dans ce qui ressemble furieusement à un au-delà, dans un gynécée peuplé de jeunes filles aux ailes d’angelots, toutes arrivées là par un chemin qui évoque la mort, sinon le suicide (la chute, ou la noyade, ou le train…). Mais la mort – si c’est bien cela – est une renaissance, douloureuse, une seconde chance, où il est possible de réparer les erreurs du passé, et de trouver enfin la paix.

Un univers attachant
Au delà de ce parallèle, Haibane Renmei possède tout de même des aspects spécifiques, qui rendent cette série profondément originale et attachante.

C’est visuellement très beau, artistiquement très recherché, avec un effort sur les couleurs, les textures, les lumières, et l’univers sonore, le tout en parfaite harmonie avec le thème : couleurs passées, un rien défraîchies (comme les vêtements d’occasion que s’achètent les ailes grises), presque sépia, comme si ce monde était vu à travers un vieil album de photos, ou un film super 8 amateur… L’inspiration des décors n’est pas très originale, elle tend vers cette sorte de d’Europe imaginaire, fantasmée à la Miyazaki, où tout ne serait que vieille pierres, ruelles pittoresques, tours et vastes demeures, fontaines, rivières, ponts… Un paradis perdu, qui ressemble à la Toscane, ou à la Provence, où le temps s’est arrêté. Ce n’est ni le passé, ni le futur, et les références se mélangent pour constituer, finalement, un tout cohérent et crédible. Et d’un goût exquis. C’est bien simple, on aurait envie d’y vivre (si on accepte l’idée de ne pas avoir de connexion wi-fi…).

L’invention des anges – mot jamais prononcé – aux ailes grises est une superbe création. A la base parfaitement invraisemblable, elle devient vite crédible par le souci du détail et le réalisme des comportements. C’est un conte merveilleux, mais auquel on peut croire.

Les personnages sont joliment dessinés, psychologiquement je veux dire. Comme souvent, on part d’un poncif : un genre de harem où chaque fille possède une personnalité archétypale : la forte tête, l’écervelée, la sage, la douce, la responsable… Mais c’est vite dépassé, à cause du mystère qui entoure chaque personnage, son origine, son sort. Chacune est entre-deux, comme en transit, en déséquilibre, et cette incertitude brise la sécurité que l’on croyait avoir trouvée dans ces archétypes de filles déjà vues, déjà connues. Le mystère, et au fond, l’angoisse qui sourd derrière l’apparente sérénité, les rendent émouvantes.

Les musiques sont parmi les plus jolies, les plus simples et les plus discrètes que j’ai entendues. Instruments accoustiques : violon, piano, accordéon… Un ensemble mélangeant subtilement des thèmes classiques (magnifiques harmonies de musique de chambre), folk (l’accordéon, qui sonne si français…) et jazz (générique du dernier épisode, superbe). La musique originale accompagne, berce, enveloppe l’histoire. Elle se fait oublier en tant que musique, se fait élément de décor, et c’est parfait.

Des questions sans réponses
C’est une qualité que j’apprécie et que je recherche dans toute création artistique : son mystère. Une oeuvre dont on comprend tout, immédiatement, complètement, est pour moi ennuyeuse. A voir, et à oublier. A consommer, quoi. Tandis que Haibane Renmei, mais aussi Serial Experiments Lain, Neon Genesis Evangelion ou Paranoïa Agent, vous hantent pendant longtemps. On ne consomme pas de telles oeuvres. On les approche, on les apprivoise, on s’y attache, on les laisse, et on y revient. Parce qu’elles nous travaillent, qu’elles nous questionnent, et qu’on ne trouve pas toutes les réponses.

Il y a de nombreux mystères dans Haibane Renmei, bien que tout un chacun, même jeune, peut apprécier cette série. Certains mystères sont faciles à résoudre, si on regarde attentivement et jusqu’au bout : qui sont les ailes grises? D’où viennent-elles? Pourquoi? Mais il en d’autres qui restent non résolus. Pourquoi cette ville est-elle close par un vaste mur circulaire? Qu’y a-t-il au-delà du mur? Qui sont les sortes de prêtres qui voyagent des deux côtés du mur? Pourquoi y a-t-il aussi peu d’ailes grises, dans une ville majoritairement peuplée d’humains normaux? Sont-ils d’ailleurs si normaux? Que savent-ils, que les ailes grises ne savent pas? Tant de questions… que les auteurs s’amusent à ne pas trancher. J’ai été frappé par le fait que les aspects les plus « magiques » ou « fantastiques » de la série ne sont jamais montrés directement. On devine une couleur à l’horizon, une lueur dans le ciel, un rai de lumière derrière les arbres, mais on y assiste jamais directement… Pas d’effets spéciaux démonstratifs, pas de scène-choc facile, c’est au spectateur de se faire son idée… Au fond, la ville, le mur, les ailes, les rituels, tout cela, bien que cohérent, n’a pas besoin d’explication. Faut-il expliquer tous les symboles d’une mythologie, alors qu’ils sont juste là pour nous guider, et nous raconter une histoire? Haibane Renmei est un conte, et est-ce qu’on explique les contes?

Un conte, et une série rare, touchante, atypique. Je ne donne jamais de notes dans mes billets, je ne vois pas l’intérêt, mais si je le faisais, je laisserais tomber cette fois. Haibane Renmei est à part. C’est bien ainsi.

L’opening le plus doux et le plus mélancolique que j’aie jamais regardé…

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16 Responses to Haibane Renmei : un ange passe…

  1. Haaaa Haibane. Ce ton fantastique pastel, cette ambiance ouverte paradoxalement contraignante et angoissante, et surtout cette foutue émotion qui transparaît, toujours. Cette série m’a un peu tué :(

    Short and Sweet, comme on dit chez Spinal Tap.

  2. Fullmoon says:

    J’étais certain que cette série te plairait et que tu écrirerais un magnifique papier dessus ;)

  3. hikaru-san says:

    Superbe article Mackie, pour ce magnifique animé.

    Je n’ai pas grand chose à rajouter car tu as bien mis en valeur les qualités de cet animé contemplatif. J’ai pris enormément de plaisir à suivre le parcours de ces jeunes filles en quête de rédemption.

    La véritable origine du prénom  » Reki  » fut un enorme choc qui a levé pas mal d’intérrogations, même si un certain nombre de mystéres subsistent et c’est mieux comme cela.

  4. FFenrill says:

    Juste histoire de le signaler (parce que j’ai été moi-même dans l’erreur pendant un bon moment), tu mentionnes les ressemblances « pas seulement à cause de l’auteur ». Si Yoshitoshi ABe est certes le responsable principal de Haibane Renmei (que je n’ai toujours pas vu d’ailleurs), son travail sur Lain s’est strictement limité au travail de character design, et il n’a quasiment pas eu d’influence sur tout ce qui est scénario/etc, Ueda l’ayant recruté sur le tard pour le projet. En outre, Haibane Renmei était à la base un dôjin de ABe… si l’influence de Lain sur Haibane a possiblement existé (après tout en bossant dessus il est bien possible qu’ABe en ait tiré des idées), à la base les deux sont quand même bien séparés ^^

  5. Sirius says:

    « Et Sirius vit que cela était bon. » Gn 1, 10

  6. K66 says:

    A ce sujet, tu sais comment on appelle ce style de musique à l’accordéon (je suis sûr que ça a un nom)? http://www.youtube.com/watch?v=ELZM2Nz7eME (si tu ne t’en souviens pas)

    J’adorerais en trouver d’autres dans le même genre.

    • Mackie says:

      c’est une valse, tout simplement. à l’accordéon, la valse est souvent de type musette, c’est à dire une valse rapide pour être dansée au bal. mais là c’est une valse lente, à trois temps, à tonalité mineure, à l’accent mélancolique.

      dans les films et les anime, quand il y a de l’accordéon, c’est presque toujours dans un contexte rappelant l’europe ou plus précisément la france ; et c’est soit romantique, voire humoristique, soit mélancolique.

      si tu aimes, je te recommande la b.o. de yann tiersen pour le film « Amélie Poulain ».

      http://www.youtube.com/watch?v=duGbgrv9LRE&feature=related

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