Quand j’avais 9 ans, Albator m’a tué

Capitaine Albator, le corsaire de l’espace (Albator 78)
(Uchû Kaizoku Captain Harlock)
manga de Leiji Matsumoto
1977 – Kana, 2002-2003, 5 volumes
anime de Rintaro
Toei, 1978 – 1ère diffusion en France : Antenne 2, 1980

(NB : pour simplifier, et à cause de mon vécu avec la série, j’utiliserai les noms français.)

On appelle ça un hasard objectif : une suite de conséquences ou d’épiphénomènes aléatoires qui s’imposent à vous et finissent par faire sens (enfin plus ou moins). Cela commence par l’achat, il y a quelques mois, de l’intégrale d’Albator 78 en DVD VF, que je regarde un peu puis que je laisse prendre la poussière sur une étagère. Ça continue par la trouvaille des 5 tomes du manga de Matsumoto, parfait état 2€ le tome, il y a quelques semaines. Arrive décembre, j’achète Animeland avec Albator 3D en couverture. Et ça se termine par une longue période de disponibilité imprévue, qui me donne enfin le temps de revisionner l’intégrale DVD, de lire les mangas et de réveiller des impressions que j’avais enfouies depuis plus de trente ans.

Début 1980. Je suis en CM1 et j’ai encore 9 ans, et comme tous les garçons de mon âge, je regarde Récré A2 en rentrant de l’école. Je découvre Albator, et c’est le drame. Je connaissais Goldorak, où il y avait du drame et de la baston, mais je ne m’attendais pas du tout à voir ça : une série particulièrement morbide, d’un pessimisme total avec ces personnages cyniques, une humanité abrutie, et surtout, chose totalement nouvelle pour moi, des morts à répétition. Dans un dessin animé. Pour enfants. Entre les Sylvidres, qui meurent en se consumant et en laissant échapper un long cri strident de désespoir, et les deux scientifiques, assassinés d’un coup de laser et dont l’agonie est montrée au ralenti, en noir et blanc et rouge sang, j’avais de quoi faire des cauchemars. Surtout la mort du professeur Valente, le père de Ramis, m’a hanté plusieurs nuits tant elle réussit à montrer à la fois le choc, l’effroi, la souffrance et le dernier souffle de vie. On dit que c’est vers 8-10 ans que l’on prend progressivement conscience de sa propre mortalité. Chez moi, ça s’est accompagné d’une autre révélation : la conviction définitive que la mort est le néant, et rien d’autre. Que de belles nuits blanches ai-je eues avec ça ! Les images d’Albator m’ont marqué définitivement, avec d’autres (dont une scène de carnage du film Guerre et Paix de Serguei Bondartchouk, diffusé en prime-time à la télé à la même époque). Trente ans après, peut-être que je sur-interprète mes propres souvenirs, j’associe toujours Albator au traumatisme qui annonce la fin du monde enchanté de l’enfance… Je n’ai probablement pas été le seul, et pas sûr que ce soit ça que la direction des programmes jeunesse d’Antenne 2 avait en tête…

D’un autre côté, Albator 78 m’a également donné une de mes premières leçons de tolérance. Lorsque L’Atlantis navigue au-dessus d’une forêt de Sylvidres, Ramis se met à tirer dans le tas au laser, cherchant à assouvir sa vengeance. Albator arrive, lui envoie une méga-baffe… Avant de lui expliquer l’immaturité de son attitude. L’absence d’un manichéisme grossier, voilà ce qu’Albator 78 apportait comme message novateur à ses jeunes spectateurs.

Ainsi, donc, Albator 78 m’a tué quand j’avais 9 ans. Au-delà de ça, est-ce que j’avais aimé cette série à l’époque? Je ne peux pas l’affirmer avec certitude. Je continuais à la regarder, fasciné, mais quand nous en parlions entre copains, à la récré, nous étions d’accord : « c’est moche, c’est triste et ça vaut pas Goldorak » . Sans parler de ceux qui avaient vu Star Wars, et qui crânaient… Mais aujourd’hui? Qu’en reste-t-il?

Ce que j’ai revu, et lu, c’est une histoire captivante, adulte, et très sombre. Il y a d’ailleurs, entre le manga et l’anime, des différences notables, sans que j’arrive à dire si je préfère l’un ou l’autre. Faut-il résumer l’histoire? Je pense que non, vous avez probablement presque tous vu l’anime, au moins. Le manga, c’est bien moins sûr. Sans entrer dans un fastidieux comparatif, je dirais pour simplifier que l’anime reprend en quasi-intégralité l’intrigue du manga, en y ajoutant deux éléments d’importance :
- d’une part, l’histoire larmoyante de Stellie, la petite fille dont Albator est le tuteur (personnage curieusement dessiné, avec son immense tête et ses petits bras),
- et d’autre part, le rôle de l’armée terrienne, commandée par un général cruel (et incompétent) qui essaie de capturer Albator par tous les moyens (y compris les plus grotesques : comme un super-canon caché dans un Sphynx, le pire épisode de la série?).

L’autre différence majeure est l’attitude d’Albator. Dans le manga, Albator a coupé les ponts avec la Terre. Il se désintéresse de son sort, de ses habitants et de ses dirigeants. Il ne parle que de liberté, d’anarchie, et après lui le déluge. Il en parle même avec colère dans la voix – l’humanité ne vaut pas qu’on la sauve. « Le libre choix, c’est la dignité de l’homme. La preuve qu’il pense, qu’il juge, qu’il n’est plus le tube digestif que les temps modernes ont fait de lui » . Dans l’anime, avec l’histoire de Stellie, le personnage d’Albator est profondément altéré. Alors que le manga le présentait comme un parfait desperado, un renégat suicidaire et nihiliste au coeur rempli de haine et de culpabilité, Rintaro (c’est lui qui a suggéré les changements, la Toei y est certainement aussi pour quelque chose) lui a donné une personnalité plus positive, faisant d’Albator un vrai héros, courageux et chevaleresque idéaliste et encore amoureux de la Terre, à travers Stellie. D’ailleurs il n’est plus pirate, mais corsaire, c’est quand même vachement mieux. Ce changement rend le personnage plus intéressant, plus shonen. Mais cela ne va pas sans incohérences de scénario : comment comprendre qu’un chef de guerre, navigateur hors pair, meneur d’hommes, fin stratège et tacticien, puisse laisser derrière lui un otage potentiel entre les mains de son ennemi juré? En plus, il passe son temps à aller la visiter puis à la laisser seule dans un orphelinat où elle est maltraitée. Drôle de tuteur, en vérité. Bref.

Parmi les ajouts réussis, parce qu’il y en a, je citerais une scène mémorable : celle à la fin du 9ème épisode, où Albator et Ramis sont encerclés par des Sylvidres ressemblant à des zombies en pleine jungle amazonienne… C’est digne d’un film de survival horror des années 70, en couleurs psychédéliques, avec en prime un érotisme assez glaucque. Et en bonus, une des rares chansons en VO de l’OST Japonaise.

Hormis ces bizarreries, l’anime a sur le manga l’avantage de donner vie à Albator, un des personnages les plus charismatiques qui soient. Si on fait abstraction des musiques françaises (hum), la VF est plutôt correcte, avec quelques ratés de synchronisation tout de même (des bouches qui bougent sans qu’un son n’en sorte…), et puis j’aime bien les voix vintage. Et puis, faut reconnaître, l’Atlantis est quand même vachement beau à regarder flotter dans l’espace (avec ce bourdonnement des moteurs en ambiance…). C’est assez grandiose pour que j’en oublie la faible qualité de l’animation, trops souvent saccadée et abusant de plans figés. Le manga, plus sombre, plus concentré, m’a permis de faire connaissance avec le dessin souple, élégant et dynamique de Matsumoto, assez intemporel finalement. Entre autres, quelle maîtrise des fonds noirs et des contrastes ! Les décors, emplis de cadrans, d’écrans et autres hublots, font certes leur âge mais impressionnent, et l’espace donne une véritable impression… d’espace. Dommage que cela s’arrête avec cinq tomes. Je n’ai pas encore lu d’autre manga de Leiji Matsumoto, mais ça me fait bien envie.

Série et manga se complètent, et doivent s’apprécier comme un tout, une oeuvre riche, sérieuse, mature, dont les défauts (essentiellement dus à l’âge) sont largement compensés par les qualités : un héros complexe et fascinant, une ambiance tendue et crépusculaire, un design créatif et séduisant, et un message qui reste d’actualité : écologie, tolérance, responsabilité. Et pour lier le tout, le parfum énivrant de l’aventure. Et dire qu’il y en a encore pour croire qu’Albator c’est pour les enfants… Ça me tue.

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13 Responses to Quand j’avais 9 ans, Albator m’a tué

  1. Gemini says:

    Albator 78 est un anime qui a énormément compté pour moi. Je l’ai découvert à 18 ans, et je l’ai adoré, me prouvant alors qu’il était possible d’apprécier des animes anciens sans qu’un sentiment de nostalgie joue forcément ; c’est aussi ce qui m’a fait entrer dans le Leijiverse, même si quelques souvenirs de Maetel et Yukino, eux datant de mon enfance, avaient déjà bien préparé le terrain.

    Pour te répondre :
    - Sylvidra, elle a la classe intergalactique. Une des meilleures « méchantes » de l’histoire de l’animation japonaise, même si guidée par des sentiments altruistes et la volonté de sauver son peuple, quitte à passer pour une criminelle. Un personnage fabuleux.
    - Le canon dans le Sphinx, c’est effectivement une mauvaise idée…
    - Stellie, j’aimerais qu’elle bouffe son harmonica !
    - J’ai vu un reportage français sur les manga, ou Leiji Matsumoto montre notamment comme il ajoute des étoiles sur ses fonds noirs. C’est très artisanal, mais ça fonctionne : il lance des petites gouttes de peinture blanche, au moyen d’un morceau de métal qu’il plie pour servir de mini-catapulte.
    - Les manga de Leiji Matsumoto n’ont pas fonctionné en France, et l’éditeur qui dispose du monopole sur ses droits refuse de proposer de nouvelles séries… Outre Capitaine Albator, tu trouveras L’Anneau des Nibelungen, que je déconseille fortement, et surtout Galaxy Express 999, lui absolument génial mais à condition de s’arrêter au tome 14 (sur 21). En anime, je ne saurais que trop te recommander les films de Galaxy Express 999 par Rintaro, et La Reine du Fond des Temps.

    • Mackie says:

      je note, faut dire aussi que ce n’est pas facile de s’y retrouver dans le Leijiverse.

      • Gemini says:

        Au premier abord, le Leijiverse semble structuré car il reprend beaucoup d’éléments communs d’un titre à l’autre. Mais, en réalité, il faut plus le prendre comme le « star system » de Osamu Dezaki, dont Leiji Matsumoto fût à la fois le plus grand fan (au point d’avoir dans sa bibliothèque des manga que Osamu Tezuka lui-même n’avait pas pu conserver) et l’assistant.

        La différence avec Tezuka, c’est que chez Leiji Matsumoto, les protagonistes conservent leurs principaux traits de caractères et certaines de leurs relations d’un titre à l’autre : Toshiro est le meilleur ami de Harlock, Emeraldas la sœur de Maetel, etc… Mais il n’y a aucune cohérence globale dans cet univers, tout recommence d’une œuvre à l’autre et seuls quelques titres peuvent sembler lier à d’autres ; par exemple, Cosmowarrior Zero peut être considéré comme se déroulant entre Waga Seishun no Arcadia et Mugen Kidô SSX, mais cette considération n’est pas non plus indispensable à la compréhension de Cosmowarrior Zero.

      • Gemini says:

        Hou la boulette, j’ai marqué Dezaki au lieu de Tezuka ^^’

  2. Guillaume says:

    Un des avantages de la version anime est d’avoir justement transformé Harlock en héros chevaleresque (question marketing toussa), plutôt que de reprendre la vision très tragique de Matsumoto chez qui il y une approche ultra « théâtre antique » des émois intérieurs, principalement sous la forme de pompeuses déclamations (celles sur l’amitié éternelle, le sacrifice de son Ami, la solitude…. ) balancées comme des vérités éternelles et censés formées le caractère du personnage.

    Quitte à ce que ce parti pris de construction ait un effet inverse. Pour moi le Harlock du manga il n’est pas tourmenté. Il est monolithique et radoteur. J’avoue avoir été déçu quand j’ai lu le manga. Surtout que dans d’autres manga comme Galaxy Express 999, Matsumoto arrive à jongler entre les dimensions tragiques de personnages tels que Maetel et une caractérisation efficace avec quelques zones d’ombres.

  3. Watcha says:

    Bonjour,

    merci pour ton témoignage. Je suis de ta génération et j’avais aussi été marqué par ma première vision d’Albator en 1980, et j’ai redécouvert l’oeuvre des années plus tard.

    Albator78 va bientôt ressortir en VO et avec quelques amis on a essayé de faire un mini-site qu’on vient de mettre en ligne et qui peut t’intéresser.
    http://captainherlock.free.fr/

    Albator78 restera, je crois, mon meilleur souvenir d’animé – et ça me fait plaisir d’échanger avec d’autres personnes qui en gardent un souvenir fort.

    • Mackie says:

      en fait, ce souvenir, je l’avais enterré… il me restait le côté morbide, et violent. en fait, Albator est bien plus que cela.
      je jetterai un oeil au site, promis. j’ai déjà reperé le forum de Tokinowa…

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  8. fabrice says:

    bonjour
    que de souvenirs imperissables…
    le temps passeet passe encore le temps
    les sovenirs ne s oublient pas…

    pour ma part, j ai un souvenir ou l on voit une silvidre tirer a travers une porte dans l atlantis.
    la porte s ouvre et l on voit un membre de l equipage au sol avec e la fumée sortir de sa blessure a l estomac.
    ouaaa !!!dur dur pour un gosse ne en 1971

    maisj ai toujours prefere le contraste etabli entre la violence des batailles de goldorak et les raisons pour proteger la Terre des extrtterrestres.voir generique de la planete bleu avec vaisseau du prince deufor la survolant ainsi que la fleur apparaissant devant visage d actarus etc…

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