Kaikisen, de Satoshi Kon

Kaikisen
de Satoshi Kon
Kodansha, 1990-1991
Sakka Casterman, 2004
one shot, 250 pages

L’histoire :
C’est l’été, et le petit port d’Amidé se livre a ses habituelles activités estivales : les étudiants reviennent de Tokyo pour les vacances, les pêcheurs partent jeter leurs filets et Yôsuké, le fils du prêtre shintô local, accomplit les rites de purification de l’oeuf de l’Ondine, conservé au temple. Sans trop de conviction : il ne rêve que de s’évader de ce qui, pour lui, n’est qu’un trou où il exécute des obligations familiales d’un autre âge. Bien sûr, elle est belle, la légende de l’Ondine, mais même son propre père n’y croit pas réellement. Mais tout change lorsqu’il découvre que son père est au mieux avec le promoteur qui fait pousser des grues de chantier sur les collines, et projette de transformer Amidé en station balnéaire à la mode…

La tension monte dans la ville, dans la famille, et des évènements dramatiques pourraient bien se produire, dont nul n’a encore idée…

Ce que j’en pense :
S’il y a une chose dont je suis incapable, en tant que blogueur, c’est de participer aux hommages posthumes. Non que je ne sois pas triste lorsque décède un artiste que j’admire, mais cela me gêne de l’exprimer. Je préfère garder cela pour moi. Je n’ai donc rien écrit de particulier en apprenant la mort de Satoshi Kon. Tout le monde se souvient des circonstances : je n’y reviendrais pas. En revanche, je ne cache pas ma joie d’avoir trouvé, récemment, un de ses rares mangas, publié en 2004 chez Casterman (collection Sakka) : Kaikisen.

Ma joie et ma surprise : à part la couverture, qui évoque le design des affiches de Perfect Blue ou de Paprika, le dessin renvoie directement au style de Katsuhiro Otomo. Vérification faite, c’est tout-à-fait logique. Kaikisen est un one-shot datant de 1990-1991, le second seulement de Kon, alors qu’il venait d’achever son travail d’assistant sur Akira. Plus tard, devenu célèbre à son tour, il n’a jamais caché son admiration pour l’auteur de Domu, dont il a même envisagé de faire, un jour, l’adaptation en anime…

Kaikisen ne possède peut-être pas l’originalité et la complexité des oeuvres animées de Kon, mais pour un manga qualifié « d’oeuvre de jeunesse » il ne manque ni de maîtrise, ni personnalité. C’est un conte fantastique, construit sur un schéma archi-classique – une communauté attachée à ses traditions se bat contre l’appétit de promoteurs immobiliers - thème que l’on retrouve dans de nombreux mangas, anime (Pompoko, de Takahata) ou bandes dessinées européennes (le Vaisseau de Pierre, de Bilal). Il s’inspire du mythe de la sirène, que l’on connaît dans de nombreuses traditions européennes (la petite sirène, l’Odyssée, Rusalka, Ondine…) et au Japon sous le nom de Ningyo. Selon la tradition, manger de la chair de Ningyo apporterait l’immortalité. A Okinawa, cela provoquerait au contraire la malchance. Et une autre légende dit que le village de pêcheurs d’Otomi, dans la région de Wakasa (au nord de Kyoto) fut détruit par un séisme ou un tsunami au 17ème siècle après qu’un pêcheur eut tué une sirène…

L’Ondine dont il est question dans Kaikisen est une création de Satoshi Kon, en extrapolant sur ces légendes. Il arrive à rendre le mythe d’autant plus crédible  qu’il le dépouille de tout manichéisme (les êtres surnaturels ne sont ni bons ni mauvais, mais ont leur propre logique), et qu’il lui donne pour cadre un culte shintôiste local, avec un temple qui abrite une relique sacrée… Cet objet matérialise le pacte qui fut scellé entre l’Ondine et les habitants du village d’Amidé, lesquels reçoivent en récompense une pêche toujours abondante. Que le pacte soit rompu, et alors qui sait ce qui peut arriver…

Nous suivons le récit du point de vue de Yôsuké, lycéen bientôt en partance pour faire ses études à Tokyo, et fils du prêtre en charge du temple de l’Ondine. Mais comme son père, il ne croit pas à la légende. Là est l’autre originalité du récit : ceux qui, ayant les charges sacerdotales, devraient être les plus concernés par le rite shintôiste, sont ceux qui y croient le moins… Jusqu’à favoriser la venue des promoteurs, et vouloir transformer le village en station balnéaire. C’est uniquement lorsque Yôsuké retrouve la jolie Natsumi, une amie d’enfance revenue pour les vacances et qui habite désormais Tokyo, qu’il recommence à éprouver de l’intérêt pour la légende. Un autre personnage vient également troubler les certitudes de Yôsuké : c’est son grand-père, ancien prêtre, qui est prêt à risquer sa santé chancelante pour sauver le culte de l’Ondine. Le récit prend alors le chemin d’un classique affrontement père/fils, sauf qu’il est sur deux générations, le fils contre le père contre le grand-père… c’est donc à un renversement des rôles qu’aboutit la quête initiatique du héros, Yôsuké se rangeant du côté de la tradition familiale et shintôiste, contre son père/prêtre qui est du côté de la modernité et du matérialisme !

Mais au fond, ce n’est pas le plus important. Ce qui est immédiatement séduisant, c’est le mélange de rigueur dans la mise en scène (à croire que Satoshi Kon réalisateur est déjà présent chez le mangaka), et de poésie dans la narration. Certains cadrages, euh, je veux dire dessins, sont d’un lyrisme envoûtant, et vibrent d’une vie intérieure et mystérieuse. Le passage dans la grotte marine est juste magique. Celui, au début, de la promenade nocturne en barque (à gauche), aussi.  D’autres moments sont plus banals. Mais l’ensemble est attachant, et laisse imaginer quelle voie aurait pu prendre la carrière de Satoshi Kon s’il n’était pas passé à la réalisation. Une carrière à la Taniguchi, peut-être, à l’oeuvre duquel cet album a été souvent comparé. Mais il était écrit qu’il en serait autrement. Le volume paru chez Casterman se termine sur un bonus, un récit indépendant de 30 pages (intitulé un été mouvementé), sympa mais sans grand intérêt, si ce n’est de montrer à quoi ressemble le trait de Kon quand il est encore complètement sous influence Otomo.

Bref : pas encore un chef d’oeuvre, mais un bel album que je conseille aux nostalgiques, aux fans d’Otomo, aux fans de Taniguchi, et aux amateurs de belles histoires et de beaux dessins – cochez la case correspondante, vous êtes forcément dans une de ces catégories.

En bonus, un dessin du portfolio de fin d’album :

Spoiler Inside montrer

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2 Responses to Kaikisen, de Satoshi Kon

  1. Pingback: Mermaid’s Scar : attention, sirène d’alarme | Les chroniques d'un newbie

  2. lasirene says:

    alors ça ça me plait beaucoup, c’est une manière originale d’aborder la rusalka !

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