Moebius, Gir et Jean Giraud sont morts.

Ça fait trop pour un seul jour.
Et j’ai horreur des hommages posthumes.
Mais cette fois, j’ai vraiment les boules. D’une certaine manière, Moebius était à l’origine de ce blog. Dès mon premier billet, et à bien d’autres reprises, je citais son nom parmi ceux des auteurs qui m’ont toujours inspiré. Pourquoi? Parce qu’il n’a cessé d’être au coeur de mes centres d’intérêt, la bande dessinée bien sûr, mais aussi le cinéma, la science-fiction, l’animation, et aujourd’hui le manga. Au passage : non, vous ne me ferez pas commettre de jeu de mot foireux cette fois, même en rapport avec un certain anime qui contient le mot silent.  J’aurais pu ajouter le jeu vidéo, si j’avais été un authentique gamer. Les exemples de ses oeuvres marquantes sont tellement nombreux que ce serait vain et fastidieux de les citer tous. Je vous en propose quelques-uns, qui valent ce qu’ils valent, et qui pour moi signifient beaucoup.

Sous le pseudo de Gir, cela commence par Blueberry, bien sûr. Blueberry m’accompagne depuis plus de trente ans. Récemment encore, je relisais – comme assez régulièrement – l’intégrale des 28 tomes, de Fort Navajo à Dust, et comme chaque fois j’étais happé par cette narration dense et sans faiblesse, avec ou sans Charlier au scénario, et bien qu’elle se constitue d’arcs successifs (les guerres indiennes, la mine de l’allemand perdu, Tombstone…), elle me frappait par sa cohérence d’ensemble, par son côté saga aux personnages charismatiques, doués d’une vie propre et indépendante. Blueberry, c’est aussi la biographie d’un héros qui au premier album est encore une sorte dJean-Paul Belmondo de l’ouest, avant d’évoluer album après album jusqu’à devenir assez complexe pour mériter d’exister dans la vie réelle. Voyez vous-même ! (Cela ne signifie peut-être rien pour vous, mais quand j’avais 10 ans, Bébel était mon héros, et savoir qu’il servait de modèle pour une BD, ça m’avait fasciné !)

Le choc suivant, c’est les Maîtres du temps. Le croiriez-vous? A l’époque, quand le film est sorti, en 1982, et que je bavais devant la bande-annonce à la télé, j’ignorais que Gir et Moebius étaient la même personne. Si ! Bon, j’avais à peine 12 ans, et  j’étais encore très niais (niais : équivalent pré-adolescent du newbie). Pour tout savoir ou presque sur ce film, je vous renvoie au billet que j’ai écrit spécialement il y a quelques mois.

En 1982 aussi sortait Tron, ce film étonnant qui sous licence Disney proposait un des tous premiers univers virtuels de jeu vidéo, et pour l’avoir revu récemment, il n’a presque pas vieilli. Je prévoyais de lui consacrer un billet entier, un jour, pour louer ses qualités visuelles, mais l’occasion m’est hélas proposée d’en parler aujourd’hui. C’est un film d’aventure tous publics, répondant au cahier des charges Disney, donc un peu prévisible par son scénario manichéen, mais sur le pur plan visuel, il m’émerveille toujours autant. Les paysages électroniques sont oniriques et poétiques, et le design des personnages est du pur Moebius, à son meilleur (croquis à gauche). Je ne peux pas m’empêcher de trouver qu’ils ressemblent un peu à ce que Druillet aurait également pu faire, dans le genre. Ce qui s’explique peut-être par le fait qu’ils aient travaillé ensemble pour la revue Métal Hurlant, à l’époque.

Plus tard, lorsque je traversais ma période Gotlibienne, c’est-à-dire vers 14-15 ans, et que je commençais à claquer mon argent de poche en albums des Dingodossiers et de Rubrique-à-Brac, je suis tombé sur cette géniale double page (dans Rubrique-à-Brac tome 5), probablement pas l’oeuvre majeure à laquelle on pense tout de suite lorsque l’on pense à Gir, mais suffisamment représentative de son sens de l’auto-dérision pour que je vous la propose ici (pour la lire, agrandissez-la en cliquant dessus) :A la fin des années 80, j’achetais en kiosque mes revues de bande dessinée préférées, notamment Fluide Glacial, et (à suivre). C’est à cette époque que je me suis à lire assidument Tardi, Bilal, Comès, Chaland, et bien sûr, Moebius. En écrivant cela, je me rends bien compte que le newbie a encore laissé la place au vieux con. C’est vrai que je me sens un peu vieux, aujourd’hui. Bref. Je ne vais pas énumérer toutes les bandes dessinées que cela représente, car un titre résume à lui seul la fascination qu’exerce Moebius sur moi : l’Incal.
Je me souviens que j’attendais la parution de chaque nouveau tome avec impatience, et que j’allais les acheter dans une boutique spécialisée BD aujourd’hui disparue, dans la triste ville de Rambouillet, où j’allais au Lycée. Le dernier tome sortit en juin 1988, pile quand je passais mon bac. Résumer l’Incal est quasiment impossible. C’est du Space Opéra grandiose à la Star Wars, avec des envolées ésotériques, philosophiques et métaphysiques jamais barbantes, grâce à l’alchimie (sans jeu de mots) qui fonctionne entre Moebius et Jodorowsky. Cette saga me laisse, comme à beaucoup, le regret de ne jamais voir un jour achevé le projet que Moebius et Jodorowsky avaient d’adapter le Dune de Frank Herbert au cinéma. Beaucoup des idées nées de ce projet avorté se retrouvent dans l’Incal, heureusement. Comme les autres illustrations de ce billet, c’est sur le net que je suis aller chercher ce croquis d’un soldat Sardaukar, faisant la une de Métal Hurlant. Et à propos de Star Wars, une petite surprise dans le spoiler à la fin de ce billet…

Au fait, saviez-vous que Moebius a été un des rares à tenter l’aventure du comics US, avec le Silver Surfer? Cette collaboration pour Marvel avec Stan Lee a donné un album, sorti chez nous en 1990 chez Casterman, et qui je dois le reconnaître piteusement, est encore à ce jour le seul que je possède dans le genre super-héros. Cet épisode relate l’affrontement entre le Surfer et Colossus, revenu sur terre pour asseoir son pouvoir de Dieu omnipotent et indestructible. Sans y connaître grand-chose, je vous le recommande.

Ce serait insultant pour sa mémoire, de prétendre que Jean Giraud/Gir/Moebius a tout réussi dans sa carrière. Comme avec Dune, les échecs sont la preuve d’une oeuvre foisonnante, foutraque, et de la curiosité d’un artiste toujours à l’affut. C’est d’ailleurs pour cela qu’il va me manquer. Des échecs, je citerais Pilgrim, jeu vidéo d’aventure co-écrit avec Paulo Coelho que j’ai acheté plein d’espoir et vite abandonné. Il y a aussi cet étrange Icare, dessiné par Jiro Taniguchi, au sujet duquel la déception m’a fait écrire des phrases assez méchantes. Quoi qu’il en soit, c’est un peu à cause de lui que je me suis lancé dans le manga et l’anime, à l’époque où je découvrais les films de Miyazaki (cf. l’exposition parisienne Moebius Miyazaki de 2004, ci-contre). Et c’est pour cette raison, parmi d’autres, que je voulais écrire ces lignes maladroites. J’espère que vous me pardonnerez.

Spoiler Inside montrer

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21 Responses to Moebius, Gir et Jean Giraud sont morts.

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  3. Guu says:

    Tu es tout pardonné, c’est un bel hommage que voilà.

  4. Gemini says:

    Je dois bien l’admettre, je connais Moebius surtout de nom.
    J’ai découvert la BD très tôt, puisque j’ai appris à lire dessus à l’âge de 4 ans, mais je suis longtemps resté dépendant de mes parents et ma bibliothèque municipale, tous adeptes des classiques de la Franco-Belge type Tintin, Astérix, Lucky Luke, Ric Hochet, et ainsi de suite. Il aura fallu attendre le collège pour que je m’émancipe, un peu par hasard, lorsque j’ai découvert XIII. Par la suite, je suis passé aux comics et aux manga, et j’ai un peu laissé de côté la BD « traditionnelle », y revenant régulièrement, mais de plus en plus conscient de mes lacunes en la matière.
    Moebius, c’est comme Bilal ou Hugo Pratt : je me suis longtemps dit « il faut que je m’y mette », et finalement, cela ne s’est jamais vraiment fait, hormis pour Hugo Pratt ; et encore, seulement l’année dernière. J’ai un budget limité…

    En fait, j’ai tout de même lu un album de Moebius : son Silver Surfer. Un titre magnifique. Et j’ignorais qu’il avait travaillé sur Tron, que j’adore. Et si tu veux voir une œuvre d’animation nippone directement inspirée de ses travaux, je te recommande le court Dragon’s Heaven.
    Là, je vais commencer Blueberry.

  5. Vins says:

    Me semble que Tezuka lui-même avait invité Moebius pour le lancement des Maîtres du Temps au Japon, non ? Et que ce dernier en était revenu particulièrement enthousiaste et s’était mis à prôner le manga chez nous … (dans les années 80 quoi !)

    Un peu dommage que ce soit ce genre d’occasion qui serve de piqûre de rappel mais un de ces jours faudrait que je retente L’Incal qu’est dans la biblio de mon père depuis des lustres …

    • Mackie says:

      j’ignorais ce fait, et du coup j’ai vérifié. c’est vrai.
      il est d’ailleurs révélateur que Moebius ait été reçu comme un invité d’honneur au Japon, par Tezuka, alors que la même année 82, Tezuka était semble-t-il totalement ignoré à Angoulême… seul Moebius l’avait reconnu.

      • Gemini says:

        Pas que Moebius, un autre auteur qui avait participé à l’importation de son Roi Léo en anime, et qui a été invité en même temps que Moebius au Japon ; les deux ont été surpris de l’importance de Tezuka dans son pays d’origine. Par contre, je n’ai plus son nom en tête.

  6. Captain Jack says:

    Bel hommage à ce Maître du Temps de l’art séquentiel.

    Pour Tezuka, de mémoire il me semble que c’était plutôt François Corteggiani.

  7. Guilhem says:

    On en parle, bien évidemment, sur Actua BD :
    - In Memoriam : Jean Giraud, Gir, Mœbius (1938-2012)… :
    http://www.actuabd.com/In-Memoriam-Jean-Giraud-Gir
    - Mort de Jean Giraud / Moebius : Recueillement et hommages :
    http://www.actuabd.com/Mort-de-Jean-Giraud-Moebius
    (ils ont oublié l’hommage de Katsuhiro Otomo dans la liste mais bon, c’est pas grave)

    Un auteur incontournable du 9e Art contemporain – auquel ce dernier doit d’ailleurs une bonne partie de la reconnaissance des élites – dont les influences se sont faites sentir et s’exercent encore sur d’innombrables créateurs, dans tous les secteurs picturaux : bien plus qu’un immense artiste, c’est surtout un grand homme qui nous a quitté – ne manquez pas de vous pencher sur son œuvre : elle vous surprendra à plus d’un titre…

  8. Gemini says:

    Je viens de lire La Mine de l’Allemand Perdu. Pour résumer mon avis : il faut que j’achète Le Spectre aux Balles d’Or !

    • Mackie says:

      obligé. demain, dès l’ouverture de ta librairie. et que ça saute !

      excellente idée de commencer Blueberry par ce dyptique : il est un peu à part (l’amosphère fantastique) mais il plante bien l’univers, avec le duo Bluberry/MacClure.
      pour rester dans foulée, tu peux continuer ensuite par le cycle « Chihuahua Pearl » (trois albums). ou remonter en arrière, avec le cycle du » Cheval de fer » (quatre albums), qui se clot sur l’excellent « Général Tête Jaune » (inspiré de Custer et Little Big Horn)
      et puis, il y a aussi le dernier cycle, « Mister Blueberry » (5 tomes), sans Charlier au scénario, mais quel suspense ! un modèle de narration, hommage et réécriture d’une des plus grande légendes de l’ouest : l’affrontement d’O.K. Corral à Tombstone entre les Earp (plus Doc Hollyday) et les Clanton. eh oui ! Blueberry y était…

      • Gemini says:

        En le lisant, je me suis aperçu que c’est de ce diptyque qu’a été tiré le scénario… de film. Oui, j’ai honte.

      • Gemini says:

        Mon libraire ouvre à 11h mais est toujours en retard, je dois prendre ma voiture pour y aller, et il n’a qu’un stock limité, donc mieux vaut l’appeler pour savoir s’il a ce que nous cherchons avant de se déplacer. Là, à 11h20, j’arrive enfin à le joindre, il a l’album et me le met de côté, et maintenant j’ai mon Blueberry 12.

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