Fumiyo Kouno : une route enchantée

Une longue route (Nagai Michi)
de Fumiyo Kouno

Futabasha, 2005 – Made In Kana, 2011
(ci-dessous, le visuel japonais, je le trouve plus joli)

L’histoire :
Une jeune femme sonne chez un célibataire.
- Vous êtes monsieur Sosuke Oimatsu?
- Oui, mais je suis très occupé, là.
- J’ai une lettre de la part de votre père.
- Mon père? Vous êtes?
-
(elle ouvre la lettre) … « C’est ta femme, vaurien de fils.  »
- QUOI?
-
(elle continue de lire) « Ca t’en bouche un coin, hein? Réjouis-toi, fils à maman ! Un ami dans un bar m’a donné sa fille. Maintenant que tu as une femme, tu vas travailler sérieusement, parasite ! »
- Aucun doute, ça vient bien de mon père…
- (elle finit de lire) « P.S. : je te garantis que tu finiras chauve. »

Ainsi commence la chronique de Michi et de Sosuke, couple improbable et attendrissant, dont nous suivons les tribulations au fil de chapitres courts, en trois ou quatre pages. Mariés de force par leurs parents, elle consentante lui pas du tout, Michi et Sosuke doivent apprendre à vivre ensemble, et à composer avec leurs personnalités totalement opposées. Michi est douce, rêveuse, et complètement à côté de ses pompes ; Sosuke est dragueur, paresseux et grande gueule. Tous deux sont immatures et craquants.

Ce que j’en pense :
Deux nouvelles publications françaises de Fumiyo Kouno et d’Inio Asanao, coup sur coup, quel joli mois de mai… Après le Pays des cerisiers et Pour Sanpeï, Une longue route est le troisième manga de Fumiyo Kouno publié en France, chez Kana. Ils sont  immédiatement reconnaissables : dessin de couverture à l’aquarelle, ou en crayonné, avec cette façon si particulière, un peu enfantine, de dessiner les personnages. Notez la ressemblance entre les visuels du Pays des cerisiers et Une longue route, avec une jeune femme souriante qui marche sur un chemin à la fois urbain et bucolique, sous un grand ciel lumineux. Pour info, pour le Pays des cerisiers, Fumiyo Kouno a obtenu le prix Osamu Tezuka de la créativité décerné par l’Asahi Shimbun, et le Grand prix du manga du Japan Media Arts Festival, organisé par le Ministère de l’Education du Japon (pour ceux qui sauraient le lire, l’article est ).

Comme Fumiyo Kouno le reconnaît elle-même, dans sa postface, Une longue route est un manga inhabituel à plus d’un titre. D’abord le sujet : la chronique d’un couple mal assorti, fauché et original. Comment intéresser avec cette histoire, en effet, lorsqu’il ne se passe presque rien, et que les personnages n’ont rien d’héroïque en apparence? Ensuite la forme : le livre ressemble à un recueil de courtes nouvelles, de trois à cinq pages, dont une lecture distraite ne permettrait pas de distinguer le début de la fin. Y-a-t-il seulement une chronologie?

Michi et Kosuke
Alors non, ce n’est pas une version manga d’Un gars/Une fille. Enfin, je suppose, parce que je n’ai jamais vu Un gars/Une fille. Ne vous attendez pas à une comédie conjugale, ni à un vaudeville avec amant en caleçon dans le placard. De toutes façons la vie quotidienne de nos deux jeunes mariés ne ressemble à aucune autre.

« Moi, j’aime les filles extravagantes, riches, avec qui je peux me disputer souvent ! Tout le contraire d’elle ! Ce n’est pas demain la veille que j’aurais une érection ! » Lui, égoïste, cavaleur, n’a pas trouvé sa place dans la société. Il galère de job en job, incapable d’en garder un, et va de fille en fille, incapable d’assumer une histoire (il apparaît que c’est plutôt lui qui se fait larguer). Le jour où il se retrouve marié, sans l’avoir demandé (en fait, tout était arrangé par son père autoritaire), il décide de ne rien changer à sa vie de patachon. Mais ce qu’il décide est une chose ; ce qui advient réellement de sa vie en est une autre…

« Il semble que je sois moins vive que les autres personnes. Mais quand je suis avec vous, je ne m’ennuie jamais. Mes journées sont assez amusantes ! » Elle, c’est un cas. Complètement à l’ouest, du moins en apparence, elle ressemble à une enfant qui s’émerveille de chaque chose, comme si elle les découvrait pour la première fois. Elle le vouvoie alors qu’il la tutoie. Elle n’a aucune notion du temps (pendant qu’elle tricote une écharpe, on voit derrière elle un immeuble qui pousse littéralement à vu d’oeil), oublie parfois complètement où elle est et quel jour on est (elle sort faire ses courses le jour de l’an, s’étonne que tout est fermé, et en conclut que c’est la fin du monde, alors elle rentre chez elle).

Le mariage des contraires? oui et non, parce qu’en fait, Michi et Kosuke sont totalement complémentaires, les deux faces d’une même pièce de monnaie, les deux pôles d’un même monde. C’est juste qu’ils ne le savent pas (encore). Dans cette histoire, qui progresse lentement mais sûrement, sans en avoir l’air, et selon une vraie succession de micro-évènements, tous les problèmes d’une vie de couple sont posés : la vie en commun, la fidélité, les rapports sexuels, le budget, le travail, l’entretien de la maison, la fondation d’une famille, le rêve d’un nouvel appartement… Mais ces sujets, banals, ordinaires, sont traités selon un angle complètement inattendu.

Au début, ils ne sont pas un couple, mais des colocataires, étonnés de partager le même tatami. Leur tempérament les fait évoluer différemment : Michi est (é-)mouvante, souple comme une algue flottant au gré des courants, mais elle s’accroche à son rocher, apprend vite, s’adapte. Sosuke est plus insaisissable, souvent absent, mais il finit par revenir au logis, faute de mieux. Michi, on a envie de l’embrasser. Sosuke, c’est plutôt une baffe qu’on a envie de lui filer, comme à un pote qui déconne, en lui disant « hé ! mais regarde la chance que t’as, ahuri ! « 

Tous deux apprennent à s’apprécier, à se connaître, et à se respecter jour après jour, à travers les gestes et les accidents de la vie quotidienne; il faut dire que Michi y met assez de bonne volonté pour deux… Car,  »j’ai le droit d’être heureuse, moi aussi, n’est-ce pas?« 

Humour et poésie
Au passage, je précise que contrairement à certains compte-rendus que j’ai lus, je pense qu’il faut le lire d’une traite : je n’ai pas du tout ressenti de monotonie, mais au contraire, la succession des chapitres courts apporte du charme et ne nuit pas à la cohérence. Et en lisant Une Longue route, chez moi ou au bureau, j’ai souvent ri au point que mon entourage me demandait si j’allais bien. Quelques exemples :

- Le chapitre intitulé « ils l’ont fait!« , je vous laisse deviner quoi, aborde de façon elliptique la question des rapports au sein de ce couple involontaire. Mais la réaction des deux, après, est très drôle, surtout la manière allusive de Michi de traiter la question, en inversant le sens des priorités. En se concentrant sur les détails, elle trouve une façon de relativiser…

- J’ai également ri avec la scène du chocolat: totalement dans la dèche, Kosuke et Michi se retrouvent un jour en possession d’une énorme quantité de chocolat en tablettes (un stock d’invendus). Du coup, en le cuisant et en le moulant, ils en font des créations originales, représentant les objets dont ils sont démunis : un téléphone mobile en chocolat, un ordinateur en chocolat, un beau sac à main en chocolat, etc… C’est enfantin, drôle et surréaliste, un bon résumé de tout le manga.

- D’autres scènes, souvent sans paroles, partent dans une sorte de folie douce, comme le chapitre sur la patate douce (qui pousse, qui pousse) ou dans celui sur les mandarines (faut lire pour comprendre).

Dans ces chapitres, Fumiyo Kouno n’hésite pas à adapter son trait, tout en conservant son genre de dessin à la fois précis et stylisé. Parfois très détaillé, à d’autres moments léger comme une esquisse. Les dessins en pleine page (j’en ai choisis quelques uns en illustration) m’ont paru plein de sensibilité et de vérité. A deux reprises, Fumiyo Kouno dessine même « à la manière » de Van Gogh, pour souligner le côté onirique de la scène. Mention spéciale à la « scène du chocolat », où elle crée un effet de papier déchiré, pour évoquer de façon originale un flash-back.

En conclusion
Un jeune lecteur, qui n’aurait pas encore été confronté à la vie en couple, pourrait passer à côté de ce manga, le trouver chiant, répétitif, sans enjeu. Or c’est tout le contraire. Derrière une apparence de légèreté, de futilité et d’onirisme, Une longue route pose des questions bien plus profondes qu’il n’y paraît. Michi et Kosuke, au fond, c’est nous, avec nos doutes, nos espoirs, nos lâchetés, nos inaptitudes. Ces deux handicapés sentimentaux nous montrent la voie de la tolérance, de l’acceptation de soi et de l’autre, et nous offrent une autre idée de l’amour. Le romantisme n’existe-t-il que dans le coup de foudre? Une longue route nous prouve que non. La voie que nous indique Michi, sur la jolie couverture, est ensoleillée. Il se crée un étrange suspense, en suivant ce chemin. Vers où nous mène-t-il?

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6 Responses to Fumiyo Kouno : une route enchantée

  1. Gemini says:

    La vie de couple, c’est pas mon truc. Donc pas encore aujourd’hui que je testerai cette auteur…

  2. le gritche says:

    Bon j’avoue, cette mangaka tant louée ne m’a pas laissé une très grande impression sur Pour sanpei et Le pays des cerisiers. Cependant, si je pouvais trouver le dernier one-shot en bibliothèque, je n’hésiterai pas à le prendre…

  3. Api says:

    Tu as titillé ma curiosité. Faudrait que je puisse le trouver à la Fnac pour un y jeter un coup d’oeil et passer à la caisse ou non. Le design n’est pas de ce que j’aime habituellement, mais ce n’est pas moche non plus. Bref, à voir… ^^

  4. Kaeru says:

    J’adore cette auteur *_* il me FAUT ce bouquin.

    J’ai adoré pour Sempé :http://etang-de-kaeru.blogspot.com/2010/10/pour-sanpei-chronique-dun-bonheur-pas.html

    Par contre le pays des cerisiers m’a tellement boulversée que je ne suis pas sure de pouvoir le relire un jour.

    Fumiyo Kouno s’adresse à un public adulte appréciant les chroniques quotidienne. Pas de grandes aventures dans ses mangas, elle raconte les petites choses de la vie avec une poésie magique et une virtuosité narrative qui rend tendre et beau même les moments difficiles.

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