Eden of the East : Bourne to be alive

Eden of the East (Higashi no Eden)
de Kenji Kamiyama
chara design de Chika Umino
musique de Kenji Kawai
& School Food Punishment
série en 11 épisodes
+ deux films : The King of Eden & Paradise Lost
Production I.G. 2009-2010

(Les titres que je n’ai pas osé donner à cette c
hronique : Bourne to be wild – La pétoire dans la peau – Johnny got his gun – Nevermind the Johnnys – Oasis, Oasis oh – Il faut réviser Seleçaõ – Quel gâchis, no Eden)

Ce matin, je me suis encore réveillé en fredonnant la mélodie de Light Prayer, de School Food Punishment, et je sais qu’elle sera vissée dans mon crâne pour la journée entière. Ça fait plus d’une semaine que ça dure. Ça devient gênant. Je pense que c’est un signal, un dernier avertissement, « mets-toi une bonne fois pour toutes devant ton clavier et tape-là, cette chronique. » Au cas où vous l’ignoriez, il s’agit de la chanson d’ending de The King of Eden, le premier des deux films qui font suite à la série. Et comme il n’y a pas de raison que vous y échappiez vous non plus, allez hop, je vous la colle ici (version MEP raccourcie).

Mais pourquoi ai-je autant de mal à la rédiger, cette chronique? Flemme? Mauvaise organisation? Non, j’ai ces défauts de manière chronique, et ils ne m’ont jamais empêcher d’écrire. Je crois tout simplement que c’est comme pour Eureka Seven, Haibane Renmei, Serial Experiments Lain ou Paranoia Agent, ou dans un autre genre (gloups), Texhnolyze : il me faut quelques jours de latence pour analyser et réfléchir à ce que je viens de voir. Signe que la série m’a profondément remué, et qu’elle a continué à vivre en moi pendant plusieurs jours avant que je sois capable de la restituer, et de passer à autre chose.

Donc voilà, Eden of the East, je le dis sans ambages (et d’ailleurs je ne sais pas ce que c’est, des ambages, donc je ne peux pas en avoir, CQFD), est un des anime les plus intéressants et aboutis que j’ai vus. J’inclus les deux films dans la série, bien sûr. J’ai bien lu quelques critiques des uns et des autres concernant cette série : « incompréhensible » « manque de rythme » « bâclé » « fin en queue de poisson » blabla. Je ne suis pas du tout de cet avis. Si je devais un jour donner un exemple d’une série où la forme est en parfaite adéquation avec le fond, je pourrais citer Eden of the East sans hésiter.  Pourquoi?
1 : parce que c’est sans ambages en raison de sa profondeur et de sa richesse thématique,
2 : grâce à sa réalisation artistique, qui est un régal de chaque instant.

Mais tout d’abord, l’histoire :
En faisant défiler les photos prises depuis son mobile, Saki se remémore les onze journées qui lui ont fait rencontrer celui qu’elle appelle notre Prince, et qui s’est sacrifié pour le devenir. Akira Takizawa.

Tout commence à Washington, où Saki, 21 ans, termine son voyage de fin d’études. Elle lance une pièce de monnaie dans le jardin de la Maison Blanche, pour que se réalise un voeu… qu’elle-même n’arrive pas à formuler. Soudain, deux flics l’interpellent, lui demandant ce qu’elle fait là, et ce qu’elle a jeté à travers les grilles. Ils n’ont pas le temps d’aller plus loin, car voilà que débarque de l’autre côté de la rue un hurluberlu encore plus suspect : un jeune type tout nu, souriant jusqu’aux oreilles, qui parle japonais, et qui agite un flingue et un téléphone mobile…

Comme rencontre romantique, on a vu mieux ; mais comme point de départ d’un thriller tordu, ça se pose un peu là… des missiles qui pleuvent sur le Japon, des disparitions de personnes par dizaines de milliers, un mystérieux réseau occulte doté de milliards de yens de budget, des complots politiques à tiroirs, et au milieu de tout ça, Akira Takizawa, le Prince amnésique, terroriste mégalomane ou sauveur désintéressé? Saki, la petite étudiante perdue, se le demande encore…

Eden of the East, une oeuvre politique?

Ce qui frappe, à la vision d’Eden of the East, c’est l’incroyable complexité des thèmes abordés. En 11 épisodes, plus les deux films qui en constituent la conclusion, il se produit autant d’évènements que pourraient en proposer 5 ou 6 séries complètes, voire plus. L’atmosphère générale est celle d’un thriller, avec des scènes qui sont majoritairement nocturnes, et où se déroule une action qui ne s’arrête que rarement, avec des meurtres, des attentats, des poursuites, peut-être un peu plus de dialogues et d’introspection quand se rapproche la fin – mais alors, avec une tension qui ne fait qu’augmenter, à mesure que se succèdent les révélations en forme de twists. C’est exactement comme dans la Mort aux Trousses, d’Alfred Hitchcock (à qui la série rend un hommage explicite, j’y reviendrai plus bas), ou comme dans la Mémoire dans la Peau, d’après Robert Ludlum : le spectateur ne sait jamais totalement ce qui se trame, ni encore moins pourquoi (la théorie du MacGuffin), simplement il le vit, à la même hauteur que son personnage principal. J’ignore si Kenji Kamiyama a lu la bande dessinée XIII, mais c’est une autre comparaison possible : plus on avance, plus on découvre de nouveaux indices, et plus on ne sait rien…

Car tout cela n’est que prétexte. Prétexte à nous balader de bout en bout, à distraire notre regard tandis que l’essentiel est sous nos yeux, et qu’il suffit de s’arrêter cinq minutes pour le voir : Eden of the East est une oeuvre à message, quasiment un pamphlet sur la société Japonaise, ses contradictions, ses peurs, la paralysie de ses institutions, et la superficialité de sa société de consommation qui lui fait perdre ses valeurs. « Rendre le Japon plus optimiste » , c’est ce que dit un des personnages à un des moments clé de la série. Plus tard, un autre dialogue offre l’alternative entre deux visions opposées du Japon : quand l’un dit « les citoyens ne sont rien de plus qu’un moyen d’améliorer le pays, on n’a pas à se soucier de leur individualité » , l’autre répond « je ne me résigne pas, je donnerai une leçon à ceux qui se contentent de ne rien faire. » Cela résonne avec d’autant plus d’acuité avec ce qui s’est passé l’année dernière.

Comme Kenji Kamiyama le souligne dans une interview donnée en 2011 à Manga UK, ce qu’il a voulu réaliser avec Eden of the East est une ode à l’initiative et à l’individualisme, presque un appel à la révolte contre une société japonaise qu’il juge indifférente et castratrice : [traduction du newbie] « Quand j’étais étudiant, j’étais entouré de gens capables d’être des leaders, de fédérer des groupes autour de projets. Mais dès que ces gens entraient dans la société, c’était comme si s’éteignait la flamme qu’ils avaient en eux.  Je me suis alors demandé si c’était la société qui étouffait cette étincelle en chaque individu. (…) Vu que ces gens [les NEETs, ndt] n’ont ni enthousiasme ni passion, leurs vies sont plates. Ils attendent secrètement et passivement que quelque chose d’excitant ou de surprenant arrive, positif ou négatif, pour se sentir vivants. (…) La question est donc : si vous aviez un milliard de yens à dépenser comme vous voulez, le garderiez-vous pour vous seul, ou seriez vous capable de l’utiliser pour améliorer votre pays » ?

Le phénomène des NEETs – ces jeunes japonais qui s’excluent eux-mêmes du monde des études, du travail et de la famille traditionnelle – est au centre d’Eden of the East. Mais de façon ambivalente, autant compréhensive et positive, d’une part, que critique et ironique, d’autre part. Ils sont montrés comme des boulets, incapables d’initiative par eux-mêmes, produits d’une société incapable de leur proposer un autre modèle que la réussite professionnelle et sociale. Mais ils sont aussi montrés comme une force collective, capable de se mobiliser et d’additionner ses capacités pour agir dans un but commun. Mais seulement si un leader est capable de les diriger ; ce qui suppose au minimum de s’intéresser à eux, au lieu de les mépriser.

Parmi les personnages, le groupe que constitue le club « Eden of the East » , dont je me suis demandé longtemps à quoi ils servaient dans l’intrigue, donne un exemple amusant des différentes voies qui s’offrent à la jeunesse japonaise. Nous avons, entre autres :
- un pur nerd (qui se revendique NEET par idéologie, c’est le très sérieux Hirazawa),
- un jeune salarié propre sur lui (qui trimballe cravate et attaché-case, c’est Oosugi),
- une loli surdouée de la programmation (21 ans mais qui en paraît 13, c’est Micchon),
- et un véritable hikikomori (resté cloîtré deux ans chez lui, sous prétexte d’avoir… perdu son pantalon, c’est « Pantsu »).
Pour les deux derniers de la liste, ce sont des hackers, mais je vous laisse juges de la différence de look.

La critique politique se porte également sur les institutions : d’un côté, nous avons un gouvernement incapable et méprisant, dirigé par un Premier Ministre impuissant, tandis que dans l’ombre agissent des pouvoirs occultes, représentés par les seleçao, eux-mêmes manipulés par Mr Outside, un homme encore plus mystérieux, qui n’est pas sans rappeler le personnage de Watari, ce centenaire qui dirige le pays de façon non-officielle dans le roman la Submersion du Japon. Cet aspect de la série est peut-être la plus difficile à appréhender pour un spectateur occidental, il fait référence non seulement à l’instabilité politique chronique du Japon (sept Premiers Ministres différents rien qu’entre 2007 et 2012), mais aussi à la nostalgie latente d’un pouvoir fort et prestigieux, qui remonte bien entendu à l’Ere Meiji (comme un des personnages d’Eden of the East le dit de façon explicite).

A ce sujet, Kenji Kamiyama précise (toujours dans la même interview) s’être inspiré d’un évènement politique des années 60, l’assassinat de Inejiro Asanuma, le leader du Parti Socialiste Japonais, frappé avec une épée par Otoya Yamaguchi, un adolescent fanatique d’extrême droite (meurtre d’une extrême violence, filmé en direct à la télévision). « J’ai été frappé par l’idée que ces deux personnes, Otoya Yamaguchi et Inejiro Asanuma, appartenaient à des partis complètement opposés, mais poursuivaient au fond un même but. Tous deux étaient de vrais patriotes, et l’impossibilité de communiquer entre eux est très symbolique du climat des années 60 au Japon. Je m’étais déjà inspiré de cela pour the Laughing Man dans la première saison de Stand Alone Complex, et pour le personnage de Kuze dans la seconde. Ces personnages essaient de faire le bien, mais leurs actes les font percevoir comme des terroristes. »  Kenji Kamiyama reconnaît qu’il n’est pas insensible aux théories politiques de Yukio Mishima, qui tenta un coup d’Etat nationaliste en 1970 avant de se suicider par Seppuku.

Eden of the East offre donc plusieurs lectures possibles, traduisant les interrogations de son auteur sur la société japonaise (et même au-delà : cf. la référence aux attentats du onze septembre). Ce que j’en retiens, ce sont les nombreuses contradictions qui la rendent difficile à appréhender, et les clés de compréhension que même un anime, donc un divertissement de masse, est capable d’offrir à ses spectateurs. Qui peut encore dire que les anime sont seulement des oeuvres pour enfants ?
Et sur cette image, je ne dis rien pour ne pas tout dévoiler, mais… la classe, non?

Eden of the East, une poème visuel?

Ce serait toutefois réducteur, et très ennuyeux, de ne considérer Eden of the East que comme un brûlot politique. Au-delà du message sous-jacent, il y a une magnifique histoire à laquelle chacun peut s’identifier, grâce à des personnages charismatiques comme rarement, et grâce à une foultitude de références littéraires et cinématographiques, le tout dans une atmosphère d’une grande poésie, et emballé avec un soin remarquable dans la réalisation visuelle.

Tout d’abord, il y a ce point de départ absolument génial, devant les grilles de la Maison Blanche, avec la rencontre entre une jeune fille lambda (mais au caractère bien plus décidé que ne laisse supposer son look kawai) et un héros d’une classe folle, tout sauf ridicule quand il apparaît nu, la quéquette à l’air (mais opportunément dissimulée par un blanc à même le cellulo, ou par des objets du décor) et brandissant un flingue et un téléphone portable. La série puis les films, surtout le premier des deux, King of Eden, ont pour ligne directrice la quête d’identité d’Akira Takizawa, avec l’aide de Saki. Tandis que les mystérieux seleção poursuivent leurs objectifs personnels, et que l’ex-club de NEETs Eden of the East cherche à démêler qui est qui, et qui fait quoi, Akira est balloté entre son but de devenir le « roi du Japon » et celui, beaucoup plus prosaïque, de devenir lui-même.

Ce qui nous offre des scènes d’une grande force émotionnelle, souvent appuyées par des références cinématographiques. Le premier épisode propose un énorme clin d’oeil à Taxi Driver, de Scorcese, mais il sera également question de The Bourne Identity (La Mémoire dans la Peau), évidemment, de Dawn of the dead, de Quadrophenia (film culte des mods basé sur la musique des Who, avec un certain Sting comme acteur alors débutant), du Grand Bleu (rebaptisé the Cold Blue, probablement pour des questions de droits), de Dumbo, etc, etc… Sans oublier bien sûr East of Eden, le film d’Elia Kazan d’après le roman de Steinbeck, dont les thèmes sont l’individu contre la société et ses préjugés (une fois de plus!), et le manichéisme (où commence le mal, où finit le bien?). La cinéphilie n’est d’ailleurs pas seulement un aspect décoratif, mais carrément un moteur de l’intrigue, puisque c’est en partie à travers les films que Takizawa cherche les indices sur sa personnalité et son origine. Elle nous vaut deux passages magnifiques se situant dans des salles obscures, d’abord dans un cinéma de Tokyo (qui sert de base secrète à Takizawa), puis dans un ciné-club de New York, le joli Angelika Film Center, à Soho (image ci-dessous – ce café & cinéma d’art et essai existe vraiment). (NB : Angelika est un nom qu’on retrouvera plus tard… donnant la clé du passé d’Akira).

Personnellement, j’ai été particulièrement touché par les passages se situant à New York. Il est vrai que cette ville représente beaucoup pour moi (voyages, jeunesse… soupir). J’ai toutefois été surpris par la vision d’un New York tranquille, assez irréel (quoique hyperréaliste), décor idyllique pour amoureux en ballade : le Brooklyn Bridge, Gramercy, le petit parc avec un manège… qui est, cette fois, une citation directe de the Catcher in the Rye, alias l’Attrape-coeurs, le roman initiatique de Salinger sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte.
Les scènes se situant à Tokyo sont également magnifiques, et très réalistes – pour autant que je puisse en juger, n’y ayant pas encore mis les pieds – grâce à la qualité des décors et à l’abondance de détails, qui donnent une incroyable profondeur de champ à chaque plan. Comme je l’ai déjà dit, les scènes japonaises sont essentiellement nocturnes, parfois contemplatives, avec des plans d’ensemble et des panoramas urbains que j’ai trouvés très poétiques, parfois inquiétants, parfois mélancoliques… A noter un amusant clin d’oeil : le Starbucks du célèbre croisement de Shibuya a été renommé « Starchild » Coffee. Référence au studio de production du même nom? Seul bémol, à mon avis, certains décors intérieurs me paraissent trop léchés, réalisés avec une 3D trop propre pour se laisser oublier. Pour terminer avec les références, je vous laisse deviner quels films se cachent derrière ces affiches de fantaisie, qui apparaissent deux fois, dans les deux cinémas dont j’ai parlé…

Que dire de la musique? Que les mélodies originales de Kenji Kawai sont excellentes, comme toujours… J’ai particulièrement aimé celle, plus légère que de coutume, qui accompagne régulièrement les scènes romantiques ou de comédie entre Saki (qu’est-ce qu’elle est mimi! J’étais obligé de la montrer en tête de chronique) et Akira Takizawa. Je n’en ai pas la preuve, mais je suis persuadé que cette musique est une citation d’un de mes compositeurs préférés, Burt Bacharach, auteur notamment de la célébrissime chanson « Raindrops Keep Fallin’ on My Head » (cliquez ce lien, vous comprendrez!), qui est le thème principal du film Butch Cassidy et le Kid. Oups : je viens de donner la réponse à ma question sur les affiches de film. Bon allez, l’autre réponse est Fenêtre sur Cour, d’Alfred Hitchcock. Of course. Bon, et puis la B.O. d’Eden of the East est responsable de ma découverte, certes tardive, du groupe School Food Punishment, dont je n’arrête plus de mater les vidéos sur ioutioub ‘ depuis une dizaine de jours. Sans compter que ça m’a presque réconcilié avec Oasis.

Tous ces ingrédients, contenu adulte, personnages charismatiques et attachants, nombreuses références et réalisation admirable s’additionnent pour constituer ce que je considère comme une des oeuvres m’ayant le plus marqué à ce jour. Comme beaucoup d’entre vous, je suppose, qui l’avez déjà vue. Je sais que je m’y replongerai à plus ou moins long terme, et que j’y retrouverai l’atmosphère unique, en y découvrant beaucoup d’aspects et de détails nouveaux, à coté desquels je suis probablement passé sans les relever. C’est à cela, je pense, que l’on reconnaît les oeuvres majeures.

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12 Responses to Eden of the East : Bourne to be alive

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  2. Gemini says:

    Pour les affiches, je dirais Rear Window et Butch Cassidy & The Sundance Kid. Mais je retiendrai du film surtout Le Grand Bleu ; c’est une référence que j’apprécie plus qu’un épisode de Ghost in the Shell reprenant les dialogues de A Bout de Souffle, mais où justement le détournement de ces dialogues nous en dit long sur un des personnages.

    Je connais quelqu’un qui m’a parlé des entreprises nippones pour les avoir découvertes de l’intérieur ; cela fait peur mais cela explique bien le malaise que ressent le réalisateur vis-à-vis de ces personnes charismatiques brouillées par leurs compagnies.

    Voilà ce qu’il raconte. Après la Seconde Guerre Mondiale, les travailleurs ont tout fait pour remettre le pays sur pied. Une attitude qui a poussé la génération qui a suivi à leur témoigner un respect appuyé et à les aider au quotidien. Le problème, c’est que la troisième génération a entériné ce principe.
    Aujourd’hui, ceux qui grimpent les échelons de leur entreprise, ce sont ceux qui arrivent à se faire bien voir de leurs supérieurs et à ne jamais prendre d’initiative qui pourrait se retourner contre eux, ou alors en se débrouillant pour ne pas que la responsabilité retombe sur eux mais sur quelqu’un d’autre en cas d’échec. Si les Japonais sont connus pour rester jusqu’à des heures impossibles sur leur lieu de travail, pour beaucoup, c’est moins parce qu’ils ont effectivement du travail à terminer que pour se faire bien voir.

    Et le pire, c’est que cela marche ! La personne honnête et travailleuse mais qui ne se rabaisse pas et n’est pas douée en politique intérieure, a moins de chance de réussir que le manipulateur servile qui ne prendra aucune vraie décision dans sa carrière, pour ne pas risqué d’être poussé à la démission. Résultat, tu te retrouves avec des sociétés dirigées par des incompétents.
    Pour ne rien arranger, tu as désormais deux types d’employés : ceux que tu peux licencier, et ceux que tu ne peux pas licencier. Ceux que tu ne peux pas licencier, ce sont les vieux avec encore un contrat à vie. Donc quand une entreprise doit faire un licenciement économique, ce sont les jeunes, les forces vives, qui passent à la trappe.

    J’ai lu quelques manga qui abordent le sujet plus ou moins directement. Dans Black Lagoon, Rock nous explique que son travail au Japon, c’était « subalterne » : il devait sortir le soir avec ses patrons lors de leurs beuveries, et faire des courbettes. Mais l’exemple le plus frappant parmi les titres disponibles en France, c’est Tensai Family Company, manga réaliste sur l’éclatement de la bulle économique et le monde de l’entreprise, qui vous sérieusement les jetons.

    En France, j’ai vu quelques entreprises où nous ne sommes finalement pas très loin du système nippon. Un de mes amis a été embauché dans une boite dont je tairais le nom ; cela ne l’inspirait pas forcément (il a suffisamment d’expérience et de diplômes pour avoir le luxe de choisir son employeur), mais c’était dans une région où sa femme voulait habiter, cela payait bien, et surtout, son futur supérieur lui avait fait miroiter qu’il pourrait mener certains projets qui lui tenaient à cœur dans sa spécialité.
    Quelques temps après son arrivée, il contacte un autre département que le sien pour monter un de ses fameux projets. Ca a été une panique monstre, avec des réactions de l’autre côté du type : « oh mon dieu oh mon dieu nous n’étions pas au courant, oh mon dieu on n’a pas le temps », avant qu’ils ne s’aperçoivent qu’il s’agissait d’une initiative personnelle et certainement pas d’un projet approuvé en haut-lieu. Moralité, il s’est fait tapé sur les doigts, et ça a broyé toute son envie, toute sa motivation. Il s’est rendu compte qu’individuellement, il n’était rien, qu’il ne pouvait rien faire et surtout pas avoir des initiatives.

    • Mackie says:

      ça, ce que tu racontes, je l’ai vécu… ce qui m’a poussé à faire 11 demandes de mutation – au moins, la 11ème vient d’être acceptée, et avec une bonne augmentation à la clé ;-)

      par rapport à la série, ça m’a rappelé une scène que j’avais oubliée mais qui est significative : au 3ème ou 4ème épisode, Saki passe un entretien d’embauche, et ça se passe pas comme elle l’a prévu – l’entretien incluant une tactique d’humiliation visant à observer sa réaction, pour voir si elle serait assez docile. cette scène n’apporte rien à l’intrigue, elle aurait pu ne pas avoir lieu, elle est là juste pour appuyer encore plus la critique générale de la société japonaise.

      • Gemini says:

        La place de la femme dans l’entreprise, je pense que c’est encore autre chose. Au Japon, il a fallu une loi pour permettre aux femmes de pouvoir vraiment rentrer dans le monde du travail, dans les années 80, et depuis, tu as vraiment l’impression que les Japonais le regrettent, le gouvernement le premier, car c’est vu comme une des principales causes du recul de la natalité japonaise. Les mentalités n’ont pas progressé assez vite ; dans les années 90, les femmes privilégiant leur travail étaient appelées des « parasites », et aujourd’hui encore, il est considéré comme normal qu’une femme qui se marie quitte son boulot pour se consacrer à son ménage ; les structures n’existent pas pour qu’une femme puisse à la fois travailler et avoir des enfants, donc quand l’heure du choix arrive, beaucoup préfère un travail finalement synonyme de liberté.

        Je me souviens, dans la série Flashforward, une femme a fait de grosses études, est enfin embauché dans l’entreprise qu’elle voulait, fait bien son travail. Puis, un jour, elle est conviée à une réunion, elle y va très heureuse, et en arrivant, son supérieur lui dit : « Allez chercher le café. » Et l’autre de rajouter que c’est la seule fille de l’étage donc que c’est à elle de s’en occuper, et que ce n’est que pour ça qu’elle a été appelée, et certainement pas pour participer à la réunion…

        • YllwNgg says:

          D’ailleurs, ça surprend les Japonais installé, entre autre, en France, de voir les femmes concilier vie professionnelle et vie familiale. Même si chez nous le plafond de verre reste une triste réalité, l’épanouissement professionnel d’une française reste quelque chose de très abstrait aux yeux d’un Nippon.

      • Tetho says:

        C’est pas tout à fait ça. Le bol de gyûdon n’avait pas pour objectif de la tester mais de la faire partir pour de bon. Saki avait déjà échouée, car elle était pistonnée et car elle avait manqué le rendez-vous initial. Mais afin de ne pas perdre la face, ni de la faire perdre à Ryûsuke, la société a quand même accepté de la recevoir. Le lapin posé à la cantine était une fin de non-recevoir, mais Saki ne partant pas le manager a du faire passer le message de manière assez humiliante.
        Je ne trouve pas la scène inutile à l’intrigue, loin de là. Déjà elle libère Saki, elle s’était présentée comme une future employée, passé ça elle devient une NEET (ou presque), mais aussi parce que en terme de caractérisation du personnage c’est un des moment les plus marquant.

  3. YllwNgg says:

    Ha ha ! Johnny got his gun ! Excellent !

    Très bel article. Mais j’ai l’impression que tu t’étends plus sur la série en elle-même que sur les films « réponses ». Tu parles de critiques négatives au début du post ; celles que j’ai lu (et que je partage parfois) se focalisent essentiellement sur ces deux films : ce qui faisait le sel de la série (le fameux système Eden of the East) est dilué et un peu perdu dans les films. Le format cinéma a contraint l’équipe technique à réduire le script initial de ce qui a priori était pensé comme une série sequel. D’où une impression de bâclé dans la conclusion apportée.

    Et une question me taraude : à quoi sert le personnage de Onee dans le club ?

    • Mackie says:

      Tu as remarqué que je n’ai même pas évoqué le système de réalité augmentée d’Eden of the East. Pour deux raisons : 1- je ne suis pas geek pour un sou, alors les gadgets ne m’intéressent pas pour eux-mêmes (j’ai même pas de téléphone mobile!). 2- blague à part, dans la série elle-même, le système n’est pas si important que ça, et je trouve même que ses possibilités induites sont largement sous-exploitées, puisqu’il ne sert que par moments, à identifier certaines personnes ; en outre, qu’il ait été conçu par de tels pieds nickelés me paraît peu crédible. Je ne trouve donc pas qu’il s’agisse du « sel de la série », je l’assimile plutôt à une facilité de scénario. Mais pas au niveau des films : dès la série.
      Par comparaison, le petit logiciel de messagerie / chat vidéo (dont j’ai oublié le nom) qu’ils mettent en place à la fin est nettement plus important pour l’intrigue, car c’est grâce à ça que (spoil spoil spoil), voilà.
      Sinon, il est clair que pour quelqu’un qui n’aurait vu que la série, le système Eden aurait pu faire l’objet de plus de développements. Moi, ayant vu série + films dans la foulée, je ne me suis pas focalisé dessus. J’en conclus même que l’histoire aurait pu être identique et aussi bonne… sans le système de réalité augmentée.

      Quant à Onee, elle est là… pour être là ! c’est un faire-valoir, d’ailleurs on peut dire la même chose de Kasuga. leurs interventions sont surtout prétextes à des gags. Et puis tout de même, à la fin, chacun est au moins une fois important : Kasuga connaît le passage secret, et c’est Onee qui conduit le camion !

  4. Tetho says:

    Tu dis ne pas être d’accord avec ceux qui descendent la fin/les films, mais au final tu ne revient pas vraiment dessus. Comment peux-tu accepter cette fin de centriste qui met tout le monde au même niveau « vous avez tous gagné !« , d’Akira à la grand-mère hospitalisée qui n’a utilisé son capital que pour commander de la nourriture. Autant une fin qui nous disait « peut importe la méthode, l’important c’est d’agir » et aurait loué Akira, le n°1, le vieux professeur et le gamin qui a tiré les missiles, à la limite OK, mais inclure là dedans la coupeuse de Johnnies et le gamin qui est aux USA (ie, a fuis le pays) pour tourner un film fantasmé, NON ! Au final Kamiyama n’a pas de réponse claire, même fictive et fantasmée, à sa question « et vous, si on vous en donniez les moyens, comment sauverez-vous le pays ? » et tout ça se termine bel et bien en queue poisson.

    Pourtant c’était bien parti, à quelques détails près la série TV touche à une certaine perfection. Notamment son magnifique dernier épisode très Patlaboresque (impression renforcée par l’OST de Kawai qui réinterprète pas mal d’accords déjà entendu pendant les aventures de la SV2). Mais ces films, quel gâchis, quelle déception après tant de promesses.
    Au delà du fait que ces films sont, en terme de réalisation et de production, strictement identique à la série TV, et donc n’apparaissent pas comme dotés d’une dimension « cinématographique », alors que paradoxalement la série si à cause de sa réalisation si soignée, il y a cette impression de décompression. Cette impression que ce qu’on voit pendant l’heure vingt de The King of Eden aurait pris moins de temps à la TV et que Kamiyama meuble un peu. Mais c’est un moindre problème à coté de Paradise Lost qui résout l’intrigue de la série à coup de deus ex machina et de plot device assez honteux comme la sous-intrigue de la mère d’Akira ou celle de ses débuts en politique. Comment se satisfaire de ce chassé-croisé pour pas grand chose et où l’on réalise à la fin que tous les seleção n’ont même pas pris part à l’histoire. Comment réagir autrement que par l’incompréhension face à cette montagne qui accouche d’une sourie fort rachitique.
    Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je devine que la seconde partie de l’histoire, qui selon Kamiyama aux USA devait être à la base diffusée à la TV, a été passé sur grand écran pour des raison commerciales et que Kamiyama a du tailler sec dans son intrigue, d’où les seleção manquants. Mais ça n’explique pas cette conclusion décevante au niveau de la thématique du sauvetage du pays. OK, les NEET ont trouvés leurs place dans la société une fois qu’on leur a montré qu’ils pouvaient accomplir des choses, et encore à la fin on les voit tenir un marché au puces assez amateur. Et après ça, qu’est-ce que ça change ? Les anciens qui les méprisent ou qui ont humiliés Saki sont toujours en place, les politiciens corrompus que les Juiz manipulaient à leur guise contre de l’argent aussi.

    Mais ton billet m’a poussé à revoir l’ensemble, et ce en un intervalle de temps réduit ce qui a pas mal bénéficié à l’œuvre. Prise indépendamment, la série brille toujours autant. Pour les films rien à faire, mais tant pis…
    Donc rien que pour ça, merci.

    • Mackie says:

      c’est notamment parce qu’il n’a pas de réponse certaine, et parce qu’il n’a pas la prétention d’apporter toutes les solutions, que je trouve sa démarche intéressante. Kamiyama pose des questions, ouvre des pistes, et incite le spectateur à réfléchir par lui-même, et renvoie dos à dos socialistes et nationalistes – ou du moins, il aurait rêvé les voir s’entendre, comme de « vrais patriotes », dit-il lui-même. au fond, son message demeure ambigu : il est aussi critique que compréhensif vis-à-vis des NEETs, incapables de se prendre en main, qui ne se mobilisent que s’ils ont un Akira pour les guider. d’ailleurs le projet n’aboutit pas. à noter que le centre commercial autogéré est une expérience tirée de faits authentiques.

      toutefois je peux comprendre, après coup, les critiques sur la construction narrative, même si moi je n’ai pas été gêné, ayant vu épisodes et films d’affilée, d’un bloc. perso, je me suis presque plus attaché à l’aspect quête d’identité du héros, individu borderline jeté dans un jeu qu’il n’a pas décidé, et dont il a oublié les règles en cours de route. plus les personnages secondaires, sorte de portrait de groupe d’une jeunesse déboussolée.

      et puis finalement, je suis ravi que ça t’ai donné envie de tout revoir.

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